JEANNE GOURD

Je me souviens d’un rêve qu’avaient tous ceux que je connaissais. Je me souviens, c’était un rêve de grandeur, une utopie de l’époque peut-être même. OUI, je me souviens bien de cette aspiration. Celle de posséder, au-dessus de nos divans montréalais, l’IMMENSE cadre du IKEA représentant le métro de Londres. Ou peut-être était-ce celui de New York ? Peu importe, je crois me souvenir que c’était un rêve important. Aujourd’hui, quand j’en parle aux autres, plus de la moitié m’avouent, sans gêne, n’avoir jamais vraiment voulu ce cadre. Le pays du IKEA n’est plus notre destination de rêve, on ne peut même pas s’y rendre en métro. Et nous, ce que l’on aimait vraiment dans toute cette histoire, c’était le métro. Le leur était probablement plus beau que le nôtre, alors c’est lui qu’on voulait mettre au-dessus de nos divans. On dirait que le leur avait plus de SEX et moins de PEEL, mais le nôtre, aujourd’hui il fait l’affaire alors on fait avec.

 

Aujourd’hui, dans la vingtaine, on se cherche tous. On se cherche tous une voix/e, on se cherche tous une job, on n’a pas de char alors on se retrouve tous dans le métro pour se rendre, pour rejoindre son bus, pour rejoindre les deux bouts. Et être debout, on déteste ça. Quand on arrive à la station LIONEL GROULX, tous les flancs-mous dans la vingtaine s’écrasent plus vites que les vieux. Comme le disait lui-même monsieur LIONEL GROULX : « L’endurance d’un peuple est une puissance finie ; elle a ses limites. » Alors on fléchit les genoux en attendant notre sortie, on ferme les yeux quand on voit une canne ou un ventre rond. On attend que quelque chose se passe, mais jamais rien ne se passe dans le métro de Montréal, il avance et il freine avec son odeur d’huile d’arachide tellement bien qu’on pense plus souvent aux crises d’allergie qu’aux bombes terroristes. Mais on a quand même peur, alors on utilise notre seul moyen de nous rassurer, notre seul moyen d’interagir avec le monde dans un métro rempli de gens, on se plug sur nos téléphones pour regarder plus de memes nihilistes et rire un bon coup.

 

Et quand on sort du métro ? Quand on sort du métro, on est tellement pressés de gagner nos nulle part respectifs, sauve qui peut, on fuit tellement vite que si je venais d’une autre planète je croirais que les bouches de métro puent de la gueule. On se pousse pour quitter ce métro que l’on dit « aimer », tellement bien que l’on n’a jamais remarqué combien il était impressionnant. C’est un grand effort sur toute la ligne, sur toutes les lignes, un grand musée. C’est de la culture à chaque station qui passe dans l’immense vide d’une génération de « j’habite à Frontenac Tabarnac ». On se la suicide la culture, sans même avoir à sauter sur les rails. La culture et l’histoire, on ne les connaît pas et plus personne ne fait d’efforts pour sauver des mythes. Plus il y a d’ignorance et plus il y a de distanciation et la seule distance que l’on remarque est celle du métro quand il n’arrive que dans 11 minutes. Ne vous inquiétez pas, quand une telle situation se présente, on se calme en écoutant, sur nos cellulaires, les Vox Pop de Guy Nantel pour s’esclaffer intérieurement (lol) de notre médiocrité… et de la sienne. Les 11 minutes, c’est tout ce qu’il faut pour nous rappeler combien on se sent ridicules et honteux, vaut mieux en rire qu’en pleurer.

 

On se sent vides et déconnectés. Des fois, la curiosité nous gratte en dedans, comme si on avait avalé un de ces petits rats qui se promènent dans le métro la nuit. Mais le temps passe plus vite que n’importe quel train alors on essaie de prioriser ce qui presse. On tue le rat en allant au gym faire des abdos. On fait des études en n’importe quoi afin de travailler toute la journée, et ce, pour sauver notre âme en mangeant de la bouffe bio que l’on vient scraper à grande gorgée de bière cheap, le soir, quand le besoin nous prend de chialer entre amis. On se lamente de grosses minutes sur la politique, mais le goût d’aller voter, c’est comme le goût d’essayer de vieux remèdes de grand-mère, la recette est douteuse et les résultats ne sont pas garantis. L’histoire, la culture, on s’en occupera plus tard, pour l’instant la Terre meurt du même cancer du poumon que nos oncles et je vous le jure qu’on rentre chez nous en métro parce que l’on pense plus à l’écologie qu’au fait qu’on est saouls ou sans voiture, que le taxi c’est trop cher.

 

Ainsi je rentre chez moi. À DE L’ÉGLISE, j’observe un artiste du graffiti dans la vingtaine qui est en train de terminer son dernier chef-d’œuvre. C’est une pièce en noir dégoulinant sur fond de corridor, un message puissant en majuscules douteuses : « MEET ME AT IGA ». J’emprunte alors les escaliers roulants qui prennent tellement leur temps. Je me retrouve expulsée mollement à l’extérieur par le vortex de la station qui me dépose juste devant l’artiste de graffiti et le reste de la jeunesse verdunoise. Dans la nuit, c’est un tableau magnifique, toute cette petite bande en âge de voter, réunie dans la noirceur afin de poser des actions concrètes, de poser des moustaches, des symboles phalliques et autres barbots de ce genre sur les pancartes électorales. TOUTES les pancartes électorales. Pas de discrimination, tout le monde y passe, un parti ne vaut pas mieux qu’un autre et voilà la justice de la rue. Je rentre la tête entre les épaules. Je marche en pensant au fait que j’aurais dû prendre cette scène en photo, ça aurait fait un bon meme nihiliste. Je rentre chez moi, je barre les portes, j’ouvre les fenêtres parce que la clim c’est trop cher et comme le dit si bien Samuel Archibald dans le petit livre mauve numéro 03 qui traîne dans la salle de bain : « Quiconque est né dans la classe moyenne au Québec possède en général quelques névroses liées au fait de dépenser. » Je me couche dans mon lit et je pense à ce que j’aurais pu faire de mieux aujourd’hui. Je pense à demain qui sera semblable. Mais hier, je ne préfère plus y penser. C’est une histoire sans queue ni tête, pas comme les trains de mon métro, je pense à lui et je rêve.   (Bis)