ANNA MICHETTI

La voirie, soit l’ensemble des voies de circulation, fait souvent référence à l’infrastructure réservée à l’usage de l’automobile, comme les artères principales, feux de circulation, passages piétons, asphalte, chaussées, rues et avenues. La disposition des espaces urbains a malheureusement tendance à donner une position centrale aux véhicules motorisés, ce qui est démesuré, compte tenu de l’espace restant pour les piétons, cyclistes et activités de rues. On pourrait presque parler d’injustice territoriale.

 

Contrairement aux modes de transports actifs, tels la marche à pied ou le vélo, l’automobile requiert davantage d’espace pour circuler et se garer.  Une place de stationnement pour automobile pourrait permettre à huit vélos de se ranger, ou aux piétons de circuler sur des trottoirs plus larges, sans se sentir à l’étroit. De même, il n’est pas nécessaire d’avoir plusieurs voies réservées aux automobiles lorsque celles-ci empêchent le déplacement par d’autres moyens de transportations, souvent actifs. Les voitures stationnées n’apportent aucune valeur à l’espace public. Il serait plus avantageux de réduire leur nombre afin de construire d’autres infrastructures qui permettraient de redonner de la vie aux quartiers. Je pense à des terrasses, des parcs, des bancs publics, des espaces où l’on pourrait se rencontrer et interagir. Ainsi, des activités variées comme la danse de rues, des expositions d’art ou des spectacles pour enfants pourraient avoir lieu, et de nouveaux cafés s’installeraient le long des promenades. Il s’agirait de créer des espaces à dimensions humaines.

 

L’un de mes plus grands plaisirs, bien que ce soit une tâche parfois complexe, est de concevoir l’organisation de villes utopiques, dans lesquelles la majorité des déplacements serait effectuée de manière non motorisée. C’est un changement qui me tient à cœur, car il diminuerait non seulement les émissions de gaz à effet de serre, mais laisserait surtout plus de place à la diversification du tissu urbain. Il y aurait donc une plus grande mixité des usages du territoire, génératrice de santé sociale et économique. Pourquoi ne pas remplacer le goudron par du sable, des sentiers, de l’herbe, des pavés, ou encore des vignettes, comme celles placées dans la rue en face du Musée des Beaux-Arts, et qui font partie de ses expositions estivales ? Il y a aussi de nombreuses possibilités de rendre nos itinéraires plus surprenants, avec, par exemple, les fresques murales sur des chantiers, comme celle de la rue Bishop, ou bien celles du boulevard Saint-Laurent qui se renouvellent chaque année lors d’une fête. Prendre chaque jour de nouvelles routes permettrait ainsi une rencontre avec l’inconnu, donnant aux passants plus de plaisir à marcher sur des chemins toujours changeants.

 

Parfois, il est nécessaire de ralentir pour mieux apprécier la route que l’on emprunte. Diminuer la vitesse d’un déplacement n’augmente pas forcément son temps. En effet, on peut constater que le vélo, même s’il a une plus petite vitesse qu’un bus, s’arrête moins souvent, ce qui lui permet donc d’arriver plus vite à destination.  Plus rapide, sain, amusant et responsable, le transport actif permet aussi de mieux capter la beauté de certains détails urbains, comme des fresques murales, des jardins cachés, des balcons ensoleillés, des animaux se promenant et des personnages insolites. La marche à pied favorise les chances de croiser un ami sur la route. C’est un sentiment de bonheur que je souhaite à tous ceux qui se déplacent. Les visages des inconnus deviennent peu à peu familiers. On se sent plus en sécurité plus il y a de monde dans les rues, plus il y a d’yeux pour guetter, prévenir et protéger d’un danger.  Si plus de piétons étaient accueillis, la voirie serait aussi plus large, et permettrait aux enfants et aux personnes âgées de tranquillement réintégrer le paysage urbain, sans avoir peur de se faire bousculer.

 

Nos décisions de mode de vie reflètent nos valeurs, qui façonnent indirectement les lieux que nous fréquentons. Notre environnement témoigne de qui nous sommes. Les voitures et parcs de stationnement sont à l’image des individualistes restant dans une zone de confort sécuritaire et peu responsable de l’environnement et de la communauté, tandis que la marche à pied représente ceux qui préfèrent avantager les rencontres imprévues et donner plus de place à l’interaction.

 

 

Pour en savoir plus :

Cities for People, de Jean Gehl – Island Press, Septembre 2010