CLARA LAGACÉ

1.

j’en connais qui déguerpissent la première neige venue

d’autres qui attendent la fin du temps des fêtes

ils partent au Sud

des snowbirds on dit

comme les outardes qui chient partout dans les parcs et sur les pistes cyclables avant de partir les oiseaux de neige espèrent la chaleur du Sud

mais pas trop

les princesses Disney de la Floride suffisent

ça se fait en char

en maison mobile pour moi et mes grands-parents

le 26 décembre

à chaque année

 

le Sud de Miami-Beach-Palm-Beach-Fort-Lauderdale-Broward

c’est le sable dans tous les interstices du corps

les maillots qui collent à la peau les lunettes de soleil à monture gold de ma grand-mère

c’est en bas

une échappatoire plastique pourléchée de langues québécoises fatiguées

quétaine pour mourir

« Floribec » le faux-sud-des-peaux-flétries

 

la maison mobile avance sur la Highway 81

comme la sollicitude ocre de ma grand-mère

les vacances et le début de l’attente du retour sont

à quelques kilomètres ils se font déjà bronzer sur la plage

nous attendent armés de crème solaire et de parasols rayés

prêts à accueillir les visages avenants de mes grands-parents qui bruniront bientôt avec

des nouvelles floraisons de rides

 

je hais le goût de l’eau salée

 

mes grands-parents examinent les décombres d’une vie banale

presque finie

ressuscitent les morts avec les « te souviens-tu de »

grafignent des gratteux suivent les gros lots

démentent lâchement leurs propres rêves de vacances

s’étirant les réminiscences sur les sofas du winnebago

 

je m’emmerde déjà et on est

même pas encore rendus

 

 

2.

mon grand-père tond la pelouse

un coton ouaté noué autour du cou

ma grand-mère prépare les drinks du vendredi après-midi

elle porte un kit qui matche avec celui de mon grand-père

tout doit être blanc afin d’accentuer le bronzage en devenir

 

moi je retrouve un endroit secret comme à l’enfance

près d’un palmier je puise les espaces rectilignes

au sud de notre monde d’en haut où il fait froid où mes amies font du ski sont

dans un chalet ensemble

sans moi

je bois furtivement

des shots de gin volés

seule sur la plage un peu

à l’écart

 

le soir quand mes grands-parents sont couchés

je sors

délicatement imprimer le sable sous mes pieds

 

le 4 janvier arrive à chaque année

je repars en avion refaire le chemin inverse

avec de nouveaux bibelots

un flamand rose en porcelaine

et des shakers de sel et poivre en forme de palmiers

choisis par la sensibilité kitsch de ma grand-mère

fini mon rôle dans leur pèlerinage de routine

 

 

3.

de retour en classe

mes amies rient du mauvais goût artificiel-faux-clinquant

de ma grand-mère

je leur raconte mes journées oisives

elles n’écoutent pas vraiment

se lancent dans les histoires de ski de gin-tonic de danse jusqu’à pas d’heure

cultivent le bon goût

 

le flamand rose ne s’en trouve pas moins rose

son plumage seulement légèrement rebroussé