a

198 West 21th Street, Suite 721
Email: hello@yourdomain.com

Antoine Charbonneau Demers est un auteur né à Rouyn-Noranda. Good Boy, le livre au cœur de cette entrevue, vient tout juste de paraître, et peut être considéré comme une suite thématique du premier roman écrit par l’auteur, Coco.

Nous l’avons invité à venir souper avec nous, un mardi soir, pour aborder la littérature, la ville, la sexualité et péter le cube – si jamais il y en a une à péter.

 

Marianne : Ce qui m’avait frappé dans ton livre, c’est qu’à la table ici, on est trois personnes qui ne viennent pas de Montréal, on n’est pas des natifs. Souvent, je trouve que pour des non-natifs, Montréal c’est comme un concept qui est une finalité en soi. Par exemple, t’arrives à Montréal, tu déménages, tu restes là pis, après ça, t’as une question : est-ce que je redéménage chez nous, est-ce que je vais ailleurs ? Est-ce que tu trouves que Montréal c’est une finalité en soi ?

 

Antoine : Pour moi, c’en était une. J’étais en Abitibi pis y’avait pas un « après » après Montréal. Y’avait pas mieux que Montréal. Dans le livre c’est pas nécessairement Montréal, mais quand il arrive dans la ville, pour lui c’est vraiment thrillant pis il va explorer. Rapidement, il trouve que c’est plus assez. Il va parler de la frontière, des États-Unis — le fils de la propriétaire s’est exilé aux États-Unis —, on parle de la France comme étant un pays plus important que le nôtre. Je pense que ça s’inscrit plutôt dans sa façon de penser ou sa personnalité que ça ne sera jamais assez hot.

 

Marianne : Exactement. Quand ça ne fonctionne pas Montréal, c’est quoi après ? L’exil est encore plus grand.

 

Antoine : Oui, infini même. Comme tu disais, il y a aussi l’idée de retourner chez soi. Des fois, je me dis que je pourrais le faire, retourner chez nous. Souvent je me demande comment ça va être perçu. En Abitibi, les gens font leur vie autrement. C’est pas mal vu de rester, mais les gens qui sont partis pour eux c’est une fierté alors revenir c’est un peu comme un échec.

 

Marianne : Pour moi, mon identité est bâtie sur le fait que j’ai décidé de faire cette croisade-là : quitter la banlieue et venir étudier à Montréal. Je trouvais que dans ton roman, c’est trois personnages qui décident de le faire en même temps. C’est à partir de là que le trouble commence. Est-ce que Montréal c’est une manière d’apporter du trouble chez soi ? On dirait que c’est commencer à sortir avec quelqu’un d’un peu toxique.

 

Antoine : Y’a beaucoup de ça. Dans le roman, ça n’apporte rien de bon. Y’a une sorte de paranoïa qui n’existait pas avant. Oui c’est merveilleux, mais ça lui nuit, l’intoxique.

 

Maude : En même temps, je trouvais qu’il y avait une sorte de confinement dans ton livre. Ton protagoniste ne restait que dans des espaces clos. La seule fois qu’il partait explorer la ville, c’était pour aller magasiner. Pour lui c’était utopique aller à Montréal, c’était le début et la fin de déménager dans la ville, mais en même temps, il faisait pas grand-chose à part aller rencontrer des dates d’une application de rencontre.

 

Antoine : Effectivement parce qu’aller à Montréal c’est un défi en soi. Une fois là, profiter de tout ce que la ville offre, c’est un défi encore plus grand. Les trois se confinent, même que c’est peut-être lui qui fait le plus d’affaires, quoique Rosabel va à l’université. C’est comme s’il avait apporté leur petit univers chez eux pis qu’il y restait. Ils veulent sortir, ils veulent beaucoup de choses, mais ça leur semble trop compliqué.

 

Marianne : On est allées à ta lecture au Port de tête, dans ton entrevue là-bas on avait laissé sous-entendre qu’il y avait des éléments autobiographiques dans ton roman. C’est quoi la fin du personnage et de l’auteur, et comment est-ce qu’ils se rencontrent ? C’est quoi l’espace que tu réservais à cette ambiguïté-là ?

 

Antoine : C’est une question à laquelle je réfléchis pas en écrivant. Dans ce livre-là comme dans le premier, il y a eu des moments de recul, mais c’était plutôt des moments de réflexion au service de l’histoire, pas par rapport à ce que je voulais dévoiler, à la distance entre le personnage et moi. C’est comme si à partir du moment où c’est écrit, ça devient fictif. Maintenant que j’écris mon troisième, je trouve ça vraiment difficile parce que j’y pense pour la première fois. Je dis souvent que c’est des enjeux qui me sont tous personnels. Ça m’écorche quand ça implique les autres, quand les gens se reconnaissent ou reconnaissent quelqu’un d’autre, souvent ça arrive aux gens que j’aime le plus. Je sais vraiment pas elle est où la limite. Je cherche à apprendre, mais j’ai pas envie de calculer.

 

Marianne : C’est comme si ton processus d’écriture était touché par la réception. J’étais curieuse par rapport à cette question-là parce que le canon littéraire va souvent protéger certaines personnes. L’auteur blanc, cis, hétéro peut parler de lui-même et son expérience va être interprétée comme nécessaire à être racontée, il a droit de le faire sans être touché. Dès que tu divagues de ça, c’est comme si t’es incapable de sortir de toi-même pour créer quelque chose d’absolument neuf pis de faire la part des choses. On veut tout savoir de toi et où la limite se situe.

 

Antoine : Je pense que ça a de l’allure parce que je me suis toujours demandé pourquoi on me demandait tellement, dans toutes les entrevues sans exception, c’est quoi le rapport à ma vie. Des fois, j’écoute des entrevues avec d’autres auteurs pis je me demande pourquoi on ne leur a pas demandé. Je pense que c’est peut-être parce qu’ils partagent une expérience qui est pas marginalisée. Encore aujourd’hui, plein de gens qui me disent aussi : « Ah, c’est l’fun, t’es pas rentré dans l’autofiction ». Premièrement, c’est pas mal de l’autofiction. J’ai de quoi que j’ai vraiment envie de partager, c’est pas seulement pour le plaisir d’écrire ou l’œuvre en soi. C’est là aussi qu’il y a le rapport personnel qui rentre.

 

Maude : On avait beaucoup dit que ton roman est un roman d’apprentissage. Au Port de tête, t’avais dit : « Oui, c’est ce que mon éditrice m’a dit. Mais je trouve qu’y’a rien appris mon personnage. » Est-ce que tu penses que justement, c’est pas tant qu’il a gagné quelque chose, mais qu’il a perdu quelque chose ? Comme une sorte de perte de l’innocence.

 

Antoine : C’est drôle que j’aie répondu ça, je m’en souvenais pas. Je pense pas qu’il ait rien appris. Mais oui, le personnage a l’impression qu’il a perdu quelque chose tout le long : sa jeunesse, ses qualités. Il parle toujours de son moi d’avant. Moi j’étais pareil, c’est-à-dire que j’ai toujours l’impression de travailler pour mieux, mais de perdre quelque chose que tu peux pas gagner comme la jeunesse, la candeur…

En anglais, on dit « coming of age », je pense que ça fit plus.

 

Marianne : Y’a aussi une grande part de sexualité dans ton roman. Est-ce que, selon ton roman, tu penses que l’absorption du concept de la performance de la sexualité c’est une certaine forme de la perte de l’innocence ? Est-ce que c’est un cheminement nécessaire ? Pour ton personnage, c’est un peu ça. À quel point ça aboutit à quelque chose ?

 

Antoine : C’est intéressant. Je pense qu’il fait pas le lien. *rires* Comme s’il apprenait qu’il devait performer. Ben performer… Je sais pas si ça s’associe à une certaine perte de l’innocence parce que pour lui c’est aussi justement de pouvoir se donner à n’importe qui.

 

Marianne : C’est sa manière de bouger dans le monde aussi.

 

Maude : De péter le cube.

 

Antoine : Ouais, péter le cube. Mais une fois que le cube est pété, c’est vrai que ça se renverse peut-être un peu. Il devient un peu trop conscient, comme par rapport aux vêtements, de son pouvoir sexuel.

 

Maude : Est-ce que tu penses que c’était une pression que le personnage ressentait ? Souvent, j’avais l’impression qu’il prenait part à certaines choses qu’il voulait pas vraiment faire par prétexte de péter le cube. Il voulait vraiment se transformer, devenir une nouvelle personne pis ça passait par des relations sexuelles, mais il avait pas l’air au final de faire ce qu’il voulait dans l’objectif de péter le cube. On dirait que c’était une menace qui restait au-dessus de lui.

 

Antoine : C’est vrai. Une menace, mais un moteur aussi. Ça vient vraiment de lui qui se challenge. Même s’il va dans des zones d’inconfort, c’est quand même en suivant sa propre volonté. C’est sûr qu’il y a des fois qu’il est moins consentant pis là c’est différent. Il se fait violence dans l’espoir de changer, de devenir la personne qu’il imagine, qui a pété le cube.

 

Maude : Oui pis c’est totalement un concept interprété. Péter le cube, c’est vraiment personnel pour lui. Il en parlait même pas à ses amies, il en parlait un peu à sa mère, mais pas vraiment. Il s’infligeait ça lui-même.

 

Antoine : Oui, mais je pense qu’il y a vraiment quelque chose dont il voulait pas parler pour rester mystérieux, mais qu’il s’imaginait que la collectivité, surtout les hommes, pouvait percevoir les changements qu’il faisait en lui. Il le partage pas, mais l’impression de voir quelqu’un d’émancipé allait être perçue.

 

Marianne : J’ai l’impression que c’est le premier truc qui l’avait animé. Y’a rien de plus disponible et d’indisponible en même temps que la sexualité parce que dès que tu mets un peu de travail là-dessus, les gens vont acheter ce que t’as à donner fait que quand tu veux de la validation identitaire. Quand tu te cherches, c’est vers les autres que tu vas en premier pis la sexualité c’est tellement un baume épais et protecteur que t’as même pas besoin de regarder ailleurs chez toi quand tu l’as. Alors quand la sexualité, ça devient un gage social, il faut que tu fonctionnes là-dedans.

 

Antoine : J’suis complètement d’accord, vraiment. Je pense aussi qu’avoir une sexualité c’est la chose la plus nouvelle qu’il pouvait trouver en ville parce que ça il pouvait pas l’avoir chez lui. Parce qu’en Abitibi, bon on devine que c’est en Abitibi, peut-être qu’il aurait eu l’opportunité, mais il l’avait pas expérimenté du tout, ça l’avait pas intéressé. Y’a un retard à rattraper. Je pense que c’est pour ça qu’il y a une urgence : la violence et la multiplication des partenaires.

 

Maude : T’avais aussi parlé de consentement. Une affaire qui m’avait vraiment frappée dans ton livre c’est quand Anouck voulait se confier à ses amis, elle dit « J’pense que j’me suis fait violer ». Pis là, ses amis s’en foutent quasiment. Je me suis dit que c’était sûr que t’étais conscient du choix que t’as fait en écrivant ça. Pourquoi tes personnages étaient peu attentifs et méchants envers leur amie ?

 

Antoine : Ça s’inscrivait dans cette dynamique de trio amical très nocif. C’est une des choses que je voulais partager dans ce roman-là parce que je l’ai vécu. Y’a comme une espèce de valorisation de la non-gentillesse. J’pense que ses amis ont compris, mais qu’ils avaient pas les outils pour répondre. Ça a été difficile à écrire parce que je voulais que ça soit clair qu’il y a quelque chose de wrong. Je pense que ça vient de ce type-là d’amitié qui existe que t’es ami depuis toujours, t’as pas besoin d’être là pour les autres.

 

Marianne : Est-ce que tu penses que pour leur amitié, leur trio, Montréal c’est la fin d’eux ? Si Montréal en tant que concept c’est une finalité, pour eux c’est l’inscription de la fin ?

 

Antoine : Peut-être. Dans cette structure-là. C’est dur de reconstruire quelque chose dans un pattern d’intimidation. Avec le chemin que t’as fait, tu te rends compte que ça a pas d’allure. Ce rapport-là de supériorité-infériorité qui s’est installée avec l’autre est super dur à détruire, mais ça se fait.

 

Maude : J’avais aussi trouvé ça intéressant la question de la solitude. La paranoïa est super importante dans ton roman. Est-ce que tu penses que les deux sont reliés d’une certaine manière, exacerbés par la nouvelle ville, les genres de complots ?

 

Antoine : Je sais pas à quoi c’est relié. C’est pas fou parce que oui, il a une grande solitude et ça laisse beaucoup d’espace à l’imagination. Je pense que c’est relié à quelque chose qui est inscrit en lui, une tendance à l’imaginaire qui déteint sur la réalité. Son univers personnel et sa paranoïa se contaminent et interviennent dans ses relations humaines. Je pense que c’est influencé par une pléthore d’images, multiplié du moment qu’il arrive en ville. L’imagination chez lui c’est maladif, ça pourrit tout.

 

Maude : Je pense que c’est sa manière de digérer les nouvelles choses qui lui arrivent dans la ville, une tendance à pencher vers la paranoïa. On dirait que la nouveauté pour lui c’est quelque chose de menaçant.

 

Antoine : Oui, vraiment. C’est dur parce que la paranoïa c’est un enjeu dont je voulais parler, qui m’est personnel. Les gens pensent que c’est la partie fictive, mais pour moi c’est encore plus vrai. Avec comment c’est écrit, ça peut avoir l’air du contraire. Je trouve qu’on néglige souvent l’imagination des personnages alors qu’on en a tous une. Je trouve que dans les livres, on met un peu ça de côté au profit de ce qui se passe.

 

Marianne : Je trouve que des fois l’imaginaire est vraiment séparé dans ton roman. À la fin, y’a la grande orgie de paranoïa, d’imagination qui arrive. Par le fait qu’on est capable de séparer ça au cours du roman, les gens peuvent choisir ce qu’ils prennent. Ce que j’avais trouvé vraiment habile, justement, c’est que rien est anodin dans la paranoïa. Elle inscrit l’histoire avant même qu’elle s’inscrive elle-même. Ça fait en sorte que tu rentres encore plus dans la paranoïa du personnage parce que toi-même en tant que lecteur, t’étais habitué à ce motif-là.

 

Antoine : Ça me fait vraiment plaisir que tu dises ça parce que c’est vraiment mon intention, comment je travaille. Qu’est-ce que je trouve le plus le fun en tant que lecteur et comme auteur, c’est de faire des liens. J’aime pas vraiment les intrigues ou le suspense, mais quand il y a plein d’éléments disponibles pour faire des liens, quand on fait un peu confiance à l’auteur, on le sait que ça va être relié un moment. Après, on voit que ça se tisse.

 

Marianne : Y’a rien de plus décevant que quand un auteur te lance plein d’éléments pis te dit de te débrouiller avec ça pis le roman finit comme ça. La fin aurait pu arriver sans précédents pis ça aurait été bon quand même, mais parce qu’il y avait les précédents, ça fait en sorte que ça fait plus de sens. J’aurais pas vu ça se finir d’une autre manière. Avec le champ lexical de good boy, bon garçon qui revient, la fin est vraiment bien méchée. Ça aurait presque pu être une fable ou un trouble psychotique qui arrive. Si on peut revenir au thème de la fin, la fin fait crissement du sens.