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198 West 21th Street, Suite 721
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Un homme déambule sur la voie obscure, au petit matin. Il relève parfois la tête, scrute la façade des demeures, repère les numéros d’immeuble. Il est fin seul sur le trottoir. Une brise chaude l’accompagne, étrange au milieu de l’hiver. Les nuages gris s’amoncellent, comme une promesse de verglas et de crachin à venir. Il a arpenté les trois quarts de la rue lorsqu’il s’arrête enfin, satisfait. Il met une main dans sa poche et s’avance dans l’entrée, gravit l’escalier et se pose devant une porte d’aluminium au motif de faux bois. Il sourit.

 

Il tente de tourner sa clef. Rien. L’objet métallique s’obstine à rester droit, comme s’il ne reconnaissait plus sa serrure. Au deuxième essai, il se contente d’essayer plus fort, ensuite, il prend un pas de recul, s’assure qu’il s’agit de sa maison.

Pas de doute. Il reconnaît la boîte aux lettres qu’il a lui-même installée, avec une fleur forgée en son centre, et il retrouve une égratignure familière au bas de la porte.

Il retient ses jurons, se résigne à la sonnette. Sa fille, Madeleine, est peut-être là… Il s’en veut de la réveiller, mais il ne voit pas de solution de rechange. Après avoir fait sonner le timbre, qu’il entend en sourdine, l’homme recule d’un pas et patiente. Rien. Il laisse deux minutes s’écouler. Au bout de la rue, un camion de livraison avance pesamment et disparaît. La ville va se réveiller, une clarté timide s’installe. Il décide de cogner. Du plat de la main, il tape, deux coups retenus, puis une série, à laquelle ne répond qu’un silence obstiné. Il ne peut s’empêcher d’adjoindre à une nouvelle tentative un « merde ! » désespéré.

Tiens ? Vient-il de voir une ombre, derrière la fenêtre ? Oui, du mouvement !

Il y a quelqu’un, c’est sûr !

Il exige qu’on lui ouvre enfin, ne comprend pas pourquoi sa fille tergiverse autant. Personne n’obtempère. Il sent la rage monter, prend une respiration profonde. La patience n’a jamais été son fort. Il se calme néanmoins. Ce moment de repos lui fait capter, il en est certain, des échos de l’intérieur.

Des voix !

Sa sœur en visite ? Oui, ce doit être cela, il lui a laissé une copie de sa clef, elle est toujours la bienvenue. Arrivée à l’improviste, elle se sera permis d’entrer malgré son absence, ne sachant pas qu’il allait débarquer à cette heure impossible.

Pourquoi n’ouvre-t-elle pas ?

L’homme commence à faire les cent pas, se sent ridicule, planté là devant chez lui. L’idée que sa sœur n’aurait pas pu franchir la porte avec une clef identique à la sienne ne lui traverse même pas l’esprit.

Cinq longues minutes passent, il cogne encore. Fortement. Rageusement.

Tout à coup, derrière lui, des reflets rouges et bleus apparaissent. Une auto-patrouille freine le long du trottoir. L’homme pivote, observe la scène, se demande qui a bien pu solliciter la police si près de chez lui à cette heure, et pour quelles raisons. Un agent s’extirpe du véhicule et lui crie de s’approcher, les bras en vue. Stupéfait, il se plie à l’invective et descend doucement l’escalier. Pour la première fois de la soirée, il hésite. Tremble. « Merde ! », pense-t-il… « j’ai la chienne ! » L’agent continue à le fixer d’un air de gorille. Enfin, l’homme se détend. Il finit même par sourire.

Tout cela est une blague, bien entendu !

Il s’attend à voir apparaître sa famille, ouvrant la porte, riant aux éclats. En effet, des ombres semblent l’épier, derrière le rideau. Personne ne se manifeste pourtant. On le fait monter à l’arrière du véhicule.

 

Rien de plus morose que le poste de police où se stationne en douceur l’auto-patrouille. Un édifice aussi gris que le temps, d’immenses vitres teintées, le blason des forces de l’ordre décalqué sur la porte automatique. Un comptoir où l’agent remet un rapport, tout en invitant l’homme à le suivre vers une petite salle d’attente, qu’on verrouille derrière lui. Un écran de télévision diffuse l’émission matinale, les nouvelles de la veille y sont décortiquées entre quelques blagues douteuses et une revue de la météo. Il y a une cafetière dans le coin, l’homme se résigne à s’emplir un verre de carton du liquide bouillant, pour tromper l’attente. Plus tard, un homme au collier de barbe impeccable, à la politesse aiguisée, l’invite à le suivre vers un bureau, tout au fond d’un couloir interminable. Une dame, peut-être une policière aussi, est déjà assise dans l’un des fauteuils. L’inspecteur, cordial, affable, le cuisine de questions. On lui demande ce qu’il faisait, rue des Lilas. Il a beau répéter que c’est chez lui, on acquiesce avec des sourires dubitatifs. On lui prend son porte-feuille, contrôle d’identité.

L’homme décide de prendre le tout avec un grain de sel. Des malentendus, il en arrive tous les jours. Il joue le jeu, répond aux demandes des représentants de la loi de bon cœur, il finit même par sourire. On finira par le laisser repartir, il n’a rien à se reprocher.

En effet, l’inspecteur, après un moment de contemplation devant l’écran de son ordinateur, lui annonce qu’on va le raccompagner à sa résidence. L’homme se lève, heureux que tout se règle enfin.

En passant devant une glace, dans le corridor, il s’arrête net.

Le type, dans le reflet, ces cheveux blancs… Qui est cet étranger, pourtant familier, qui le dévisage ?

L’homme reste là, hypnotisé par le reflet.

 

L’inspecteur, ému, aperçoit et comprend le manège de celui qui, il y a vingt-cinq ans, habitait effectivement le 245, rue des Lilas.

Il s’avance en douceur vers le vieillard et prononce, presque en murmurant :

« C’est fini, monsieur Bérubé. On retourne à la maison de retraite. »