a

198 West 21th Street, Suite 721
Email: hello@yourdomain.com

Tu as volé mon cellulaire quand on en était au troisième verre. Tu l’as ouvert en quelques coups de doigts ; tu connaissais mon mot de passe depuis des mois déjà. La lumière blanche s’est insinuée le long de tes joues et tous tes traits ont soudainement signalé le sérieux et la concentration. Je me suis penché pour regarder par-dessus la table, croyant que tu étais en train de publier une farce sur Facebook. À la rigolade, je t’ai lancé quelques idées toutes plus humiliantes les unes que les autres, mais la rumeur du bar était assourdissante et tu n’as pas réagi. Tu as ensuite esquissé un petit sourire, puis tu as posé mon téléphone sur la table, satisfaite. Tu venais d’installer Tinder et m’as aussitôt demandé si je préférais ce portrait-ci ou cette photographie-là. Pillant mes archives visuelles, tu as fabriqué mon profil jusqu’à ce qu’enfin tu commences à glisser ton index à gauche, à droite. Je suivais le mouvement de la tête, comme si je disais non, non, non. Tu as levé tes yeux brumeux, pris mes mains et j’ai su qu’à partir de ce moment-là, j’allais devoir utiliser Tinder pour rencontrer de nouvelles personnes et réapprendre à tomber en amour. Tu estimais que ma dernière année manquait de chaleur humaine. Avant que je n’aie le temps de répondre, tu as commandé deux autres bières et ça m’a convaincu. C’était ça, ou la sensation de tes doigts qui se retiraient.

***

Trois jours plus tard, tu m’as invité chez toi. Tu souhaitais qu’on étudie ensemble et qu’on prépare le souper pour ta petite sœur. On s’est installés sur le plancher frais de ta chambre et tu m’as raconté des anecdotes tirées des procès qui t’embêtaient et te rendaient hilare à la fois. De mon côté, j’avais apporté le texte que je devais traduire et commenter dans le cadre d’un séminaire. On se balançait le dictionnaire d’un côté et de l’autre de la pièce. Ta sœur nous interrompait souvent, mais c’était comme si elle nous redonnait l’énergie nécessaire à la poursuite de nos travaux. Tu m’as alors demandé s’il y avait eu des développements sur Tinder, mais quand je t’ai montré le profil que tu m’avais confectionné, tu t’es mordu la lèvre pour ne pas éclater d’un fou rire coupable. Tu m’avais forgé une identité virtuelle qui n’était ni vraie ni fausse. Tu avais d’abord choisi un judicieux portrait lumineux, mais tu présageais, photo après photo, la débâcle. Tu m’avais représenté en expédition dans un parc naturel, en train de lire dans un café branché ou avec un groupe d’amis rencontrés en voyage. Le profil était somme toute cohérent, mais je n’avais fait qu’une seule expédition depuis l’âge adulte, je n’avais pas de groupes d’amis garçons en dehors de mes voyages à l’international et je ne lisais jamais qu’à la maison. Ton esprit épris de nuages et de broue avait construit, à partir de singularités, un grand récit troublant de vraisemblance, mais non de vérité, comme si je cohabitais maintenant avec une nouvelle mémoire. Ta sœur s’est invitée de nouveau dans la chambre et, pendant que vous parliez de sa nouvelle bande dessinée japonaise, je suis allé m’étendre sur ton lit, près des couvertures aux dessins sylvestres. Tu avais raison, après tout. Je pourrais peut-être un jour passer de nouveau mes doigts à travers une tresse à peine défaite, prendre plaisir à écouter une émission de télévision à deux, confier dans un petit livre à la reliure dorée toutes les fois où nous aurions, elle et moi, pris un malin plaisir à composer des listes de listes. Mes rêveries ont été interrompues par ta plongée fracassante, sautillante sur le lit. Tu avais lu ma nouvelle notice biographique et tu m’as dit qu’elle te plaisait.

***

Quelques amis m’ont emmené près de la scène. La prochaine rappeuse de la soirée était un phénomène à ne pas manquer. Elle étudiait le droit et débitait de curieux couplets qui mélangeaient les codes du système judiciaire et les thèmes populaires du rap : l’argent, la drogue, la sexualité et le succès. Tu t’es placée devant nous et, explosive, tu as déclamé tes vers en nous regardant tour à tour. La première chose que tu m’as dite c’était à quel point tu allais devenir riche à force d’emprisonner des masculinistes. J’ai appris plus tard que tu voulais défendre les femmes défavorisées et victimes de toutes les violences de la société. J’ai mis à jour mon profil Tinder en ajoutant la photographie de cet événement, car après tout, j’allais à davantage de concerts que de randonnées. JÀ mon retour, tu n’as rien dit, tu n’as pas levé les yeux de ton texte sciemment annoté, mais tu n’as pas non plus cessé de le fixer.

***

Après une semaine de pluie et de feuilles humides, tu m’as donné rendez-vous dans un café pour parler, se réchauffer l’esprit et peut-être un peu les mains aussi. Je venais tout juste d’épurer mon profil Tinder afin de me départir de la peau du jeune voyageur. Lorsque j’ai évoqué le changement, tu as paru dubitative, parce que tu étais persuadée que l’imaginaire de l’aventure exotique allait être l’approche la plus efficace et séduisante pour les utilisatrices de l’application. Toutefois, tu étais contente de constater que je m’étais approprié mon profil, que j’en avais fait quelque chose d’intime et de personnel. Que j’avais su transformer une blague de fond de tonne en une vision authentique de moi-même. Je t’ai dévoilé mon nouveau profil en faisant glisser les photographies les unes après les autres. Les deux dernières images, urbaines et joyeuses, avaient été choisies avec soin. On voyait très bien qu’à mon cou pendait le pendentif en forme de lune que tu m’avais offert à mon anniversaire d’hiver, et le pull orange que je t’ai emprunté à long terme puisqu’il était de toute façon beaucoup trop grand pour toi. Je connaissais bien ta capacité à créer des récits à partir de faits disparates, c’était ce qu’on t’enseignait sur les bancs d’école. Il m’a alors semblé que ton regard ne se portait plus sur l’écran, mais qu’il le traversait, comme si tu sondais en parallèle le passé et le présent. Tu as lentement reconstruit la cohérence de ces images, pour finalement hocher la tête, sans que je sache ce que cela signifiait. Tu m’as dit que mon nouveau profil fonctionnait, que tu ne t’attendais pas à ce que je sois aussi authentique. C’est ainsi que tu m’aurais dépeint si tu n’avais pas joué l’autre jour. Je me suis rapproché de toi afin d’apercevoir de nouveau les images sur mon profil, mais tout ce que je voyais défiler à l’écran criait toi, toi, toi. J’ai pris ta main pour récupérer mon téléphone. Tu m’as jeté de nouveau ce regard, celui qui scrute attentivement un visage, à la fois surprenant et familier. Mais le téléphone n’a pas changé de main et tu as continué de me découvrir du bout des doigts.