a

198 West 21th Street, Suite 721
Email: hello@yourdomain.com

hier

Tous les étés, on s’enfonçait dans les eaux tièdes et boueuses de la rivière. Les reflets vert et noir qui dansaient à la surface des eaux opaques nous renvoyaient notre regard. On flottait sur le dos et le courant nous portait comme un ami, au milieu des algues et des fleurs pourries qui nous effleuraient la peau, douces comme des cheveux de poupée. On pataugeait jusqu’à la rive et l’on s’endormait dans la poussière rouge qui nous collait sur le dos et les bras comme du sang séché. Puis on ramassait des carcasses de poissons et des cailloux polis par l’eau et le temps qui scintillaient au soleil comme des secrets, puis des peaux de serpents, des plumes et des coquilles. On s’écrivait nos secrets à l’encre sur la peau. Parfois, je me demande si tout a rétréci d’un coup. Je suis trop grande pour la porte, je ne sais plus me perdre nulle part. Rien n’a bougé, mais tout a changé. Personne ne m’a rien dit, personne ne m’a prévenue. Ou peut-être que je n’ai pas su lire les présages. Peut-être qu’ils ont glissé un message secret dans les sachets de papier marron que j’apportais à l’école, entre les quartiers de pomme et la brique de jus. Un jour tu seras trop grande, un jour tu te réveilleras sur le toit sans aucune idée de comment tu es arrivée là.

 

 

aujourd’hui

Ça fait pile un an qu’on s’est rencontrés, aujourd’hui ou hier, je ne sais plus. J’étais déguisée pour Halloween, le faux sang séché imbibe encore le col de ma chemise blanche. Ton odeur colle à ma peau comme une pellicule de plastique transparente. Je me rappelle de la dernière fois que tu m’as bercée jusqu’à ce que je sombre dans un sommeil sans rêves, before letting go. Avec toi on ne parlait qu’anglais et, sous les néons de ta salle de bain, les promesses ricochaient sur le carrelage. C’est plus facile de mentir en anglais. C’était comme un cocon glacé, figé dans le temps. On finissait toujours dans la salle de bain, accroupis dans la baignoire vide pour panser nos blessures, puis compter nos dents et nos os. Vers la fin de l’hiver, les murs ont commencé à se rapprocher de plus en plus, on ne pouvait plus respirer dans la même pièce. J’ai préféré oublier la fin de l’histoire.

 

Et je me demande pourquoi, malgré tout, je parle encore de toi. Je ne peux pas oublier, c’est dur d’oublier. Oublier la bouffe chinoise à emporter et la vapeur grasse qui s’échappait des sacs en plastique blancs quand on sortait les nems et le poulet caramélisé, les bières et les cigarettes. Oublier le souvenir de tes yeux sous la lumière orangée des lampadaires quand tu buvais mes paroles et que je me demandais ce que j’avais fait pour mériter ça. Et là aussi, je rembobine et je cherche les indices que je n’ai pas vus. Peut-être sur le petit papier dans le fortune cookie, qui me prévient qu’un jour ça passera, le besoin vital de ton admiration, l’envie de te prouver que tu as eu raison de me consacrer cinq mois et douze jours. Et la colère sans fond, même la colère. C’était même pas de ta faute.

 

 

demain

J’ai des nœuds dans la gorge. L’eau s’infiltre dans les murs et la peinture gonfle, crève puis tombe en écaille. Partout où je passe, c’est le chaos. La lampe suspendue depuis sept ans au-dessus du comptoir de la cuisine tombe soudainement et se fracasse sur le sol. Il y a du verre pilé dans le beurre, on ne peut vraiment faire confiance à rien ni personne.

 

Je passe mon temps à racheter des chaussures ; je détruis systématiquement mes semelles. J’ai le pas trop lourd, ou peut-être que je tourne trop en rond. J’ai perdu le nord, je ne sais plus en quelle langue je rêve, je ne sais pas si je retrouverai un jour le chemin de la maison. Bientôt j’aurai dix-neuf ans et je ne me souviens pas d’avoir fêté mon dix-huitième anniversaire. Ni le précédent, ni le précédent. Parfois des bribes du passé me reviennent. La tarte aux pommes à moitié brûlée que mon père sortait du four, presque comme une excuse. Tous les grands départs de ma vie, dans l’air froid et humide d’un matin argenté. Le jour où le regard des hommes a changé sur moi. L’odeur des marais salants à la fin de l’été. Le son des pas de ma mère dans l’escalier. Qu’arrive-t-il quand on enlève toutes les couches d’existence, l’une après l’autre, que reste-t-il maintenant ? Le cycle hypnotisant des hélices du ventilateur à 4 heures du matin quand enfin tout est noir et tout est silencieux, que la ruche s’est tue. Derrière ma porte fermé­­­­­­­­e, dans la lumière jaune et le silence. Plus que moi et les hélices et la lumière.