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Ablution. Direction vers la Mecque. Dieu est grand. Mains sur la poitrine. Sourate un, sourate deux. Inclinaison. Dieu est grand. Se redresser. Se prosterner. Front sur le sol. Pardonne-moi. Dieu est parfait. Assis sur les genoux. Prosternation. Front sur le sol. Index sur le genou. À nouveau, debout, inclinaison, prosternation. Salut final.

 

Cinq fois par jour. Le matin, je me réveillais, priais, et me rendormais avant de partir à l’école. Parfois, je ne me réveillais pas. Je reprenais tard le soir ma prière du matin et celles manquées durant la journée. Parfois, j’accumulais tellement de retard que j’arrêtais tout simplement de prier. Un mois. Deux mois. Et puis, je reprenais à nouveau. Je ressentais comme d’habitude un sentiment de sérénité. Je trouvais refuge dans la miséricorde d’Allah. Lorsque je posais mon front sur le sol, j’avais la sensation d’avoir des anges qui m’entouraient et qui m’élevaient vers le ciel. Lorsque je me levais en disant « Allah Akbar », c’était une incantation profonde, un souffle qui provenait de la déchirure de mon être. Tout mon corps s’accordait et contribuait à rendre les louanges à celui qui pouvait m’exempter et m’accorder une place au paradis.

 

Peu à peu, tranquillement, je ne sais pas comment, les anges ne sont plus venus m’élever vers le ciel. Peu à peu, tranquillement, je ne sais pas comment, mes gestes étaient mécaniques, automatiques.

Peu à peu, tranquillement, je ne sais pas comment, mes prières étaient inconscientes, vides.

J’ai arrêté de prier un moment.

Et puis, j’ai recommencé.

Encore aujourd’hui, lorsque je me demande si l’affaiblissement de ma foi n’est que temporaire : je repose mon front par terre, je récite les sourates, mais je ne ressens plus rien…

 

Vide.

 

C’est ce jour-là que j’ai commencé à partir, Yemma. Physiquement, j’étais toujours là, coincée entre les quatre murs de cette maison. J’étais avec vous le soir pour le souper à te regarder toi, Yemma, l’auteure de mes jours, dans les yeux avec mépris. Je débarrassais la table et faisais la vaisselle comme d’habitude. Yemma, vous m’avez vue avec vous et vous avez pensé que vous aviez gagné. Et pourtant, même si je suis là, encore présente aujourd’hui, debout devant vous, je suis en fait très loin. On se parle tous les jours, seulement pour dire des banalités : « Range ta chambre. Je travaille demain, aide ton frère à faire ses devoirs. » Je me suis éloignée dans mes idées, à un point où l’on ne pouvait plus communiquer ni se reconnaître. Vous ne m’avez pas vue me transformer. Ce long processus a pris du temps avant de s’engendrer, il s’est infiltré dans ma vie à travers de longues réflexions, et le tout s’est fait en cachette. Après avoir pris conscience que l’éducation que vous m’avez inculquée ne me correspondait plus, je n’ai pas voulu sortir du placard. J’ai voulu me faire petite, feindre que j’étais toujours pareille. La confrontation est venue bien après. Tout vous a sauté aux yeux. Pourtant, cela faisait bien longtemps que je n’étais plus la même. Je menais une double vie pour éviter le conflit, la déception dans votre regard, les réprimandes. Je ne voulais pas être un échec. Je ne vous ai rien dit de mes nouvelles habitudes, de mon manque d’assiduité dans mes prières, j’ai agi tout ce temps discrètement.

 

Vous avez fini par le comprendre à travers mes actions.

 

Un jour, vous avez appris que j’avais un copain. C’était la fin du monde. Le lendemain vous avez appris que nous avions eu une relation sexuelle. C’était la fin de mon monde. Votre vision des choses est dichotomique. D’un côté il y a les hlels de service, les filles de famille, et de l’autre il y a les filles comme moi. Vous avez honte. Et si ça s’apprenait ? L’image vous importe plus que tout. J’ai trop grandi et je ne rentre plus dans le moule, vous voulez me coudre à l’image de vos attentes. Vous me mettez trop de pression pour me faire rentrer dans une toute petite cage. Je devrais me contenir à l’intérieur de ces barrières, mais c’est trop tard, je suis déjà sortie. Yemma, ta fille t’accuse de folie, tu es obsédée par mes faits et gestes, à tes yeux ma réussite devient la tienne. Je suis simplement toute ta vie. Tu vis à travers moi, mais je ne peux pas combler toutes tes aspirations refoulées.

 

Depuis un moment déjà je commençais à réfléchir par moi-même et à me soustraire de tous les dictas issus de nos traditions. Ces coutumes m’empêchaient de souffler. Yemma, le jour où tu as tout découvert — ma relation, mes mensonges, mes subterfuges, mes égarements religieux — tu m’as assaillie de coups et d’injures en m’ordonnant d’admettre que j’étais une pute. La langue bombardée de colère. Le moment où tu roulais si vite en voiture que j’ai eu peur de mourir et que j’ai admis contre mon gré : « Oui, je suis une Pute », c’est à cet instant que j’ai perdu ma dignité et que toi, Yemma, tu as perdu ta fille.

 

Personne n’a été témoin de cette rage dans la voiture.

Un homme passait par là, j’ai prié intérieurement pour qu’il nous voie et qu’il réagisse.

Il ne nous a peut-être pas vues, ou bien il a préféré faire comme s’il n’avait rien vu. Tu me menaçais de tout perdre jusqu’à la vie. Crime d’honneur. La terreur semée dans mon esprit, je me suis mise à invoquer Dieu frénétiquement. Prise de panique, j’ai récité toutes les sourates que je connaissais. Je n’en connais que deux à vrai dire. J’ai chuchoté au moins dix fois ma Shahada, cette phrase que les croyants disent avant de mourir. Les yeux fermés, j’ai senti que la fin approchait. Je me trouvais hypocrite d’implorer Dieu que lorsque j’ai eu l’impression que le ciel me tombait sur la tête. Je pleurais mes contradictions, des larmes de souillures, des larmes injustes.

 

Une fois hors de danger, j’ai oublié Dieu et j’ai réfuté ma foi. Je n’ai plus demandé son pardon ni sa miséricorde. Je ne me sentais pas rongée par la culpabilité non plus. On m’a appris à associer religion et culture, tellement qu’il n’y avait plus de distinction entre les deux. En voulant m’éloigner de ce qui me terrassait, j’ai arrêté de visiter mon pays d’origine, j’ai arrêté de faire mon ramadan, mes prières, mes invocations… En une soirée, dans un court laps de temps, ma vie a basculé. Je la compare souvent à une ligne du temps, après mes dix-neuf ans, il y a eu une rupture, un changement d’époque, un retour au Moyen-Âge. Ma liberté représente la honte et le péché, je dois payer et celle-ci demeure ma seule monnaie d’échange. Et si je mourrais un peu, peut-être que j’aurais suffisamment donné pour qu’elle oublie.

 

J’étais morte de honte, puis à un moment j’ai voulu mourir tout court. J’y repense encore, parfois, souvent. J’aimerais savoir que si Dieu me pardonne, ma mère pourra en faire autant. J’ai dû penser à tout pour me garder loin de cette torpeur. J’ai dû chercher loin un brin de plaisir pour refuser cette résignation. Je me sens oppressée et je me cache pour souffler, j’agis en cachette, j’embrasse un homme à la dérobée la nuit lorsqu’ils dorment paisiblement. Je bois un verre avant de rentrer à la maison pour me procurer une légère satisfaction. Je contourne leurs règles rigides : baiser deviendra une victoire. Vivre dans la clandestinité et le mensonge, tant de choses que je ne pourrais jamais leur dire, notre langue ponctuée d’Ahchouma.

 

Je m’inspire donc de ces gens issus de la même communauté que moi et qui ont osé dire non. Sans eux, je me sentirais horriblement seule. Grâce à ces femmes et à ces hommes mythiques ou réels qui ont su tenir tête et élever leur voix, j’ai pu me retrouver dans ce chaos. Sans ces voix qui se sont exprimées, je n’aurai pas pu le faire à mon tour. Ma révolution tranquille. J’ai grandi dans un modèle d’éducation, mais je me suis inspirée de figures subversives pour me construire. Ce mal insidieux qui me dévorait de l’intérieur a pu être surmonté grâce à elles :

 

J’ai des légendes entre les jambes.

 

Brimée, je souffre — libre, je souffre également. Lorsque je m’affranchis des interdits, lorsque je passe de l’autre côté et que je me transforme en cette autre femme, je deviens insaisissable. Dans mon cas, consentir à avoir une vie sexuelle c’est me placer dans l’inacceptable, l’innommable. Et pourtant, j’en ai reçu des noms, on ne m’a pas ratée. Oui, je les ai tous entendus : « Kahba, Khamdja, Aidariya, Bent Znak, Ataya, Pouffiassa ». Aucun besoin de traduire ces propos calomnieux. Il est honteux de cribler d’injures un individu qui tente de disposer de son corps et de s’affranchir de la brutalité sociale. Choisir la liberté chez nous, c’est aussi faire face à des gens qui pensent avoir un mot à dire sur l’hymen construit ou déconstruit d’une femme. Laissez-moi refuser l’ingérence et gérer mon trou. Occupez-vous du vôtre.

 

Photos de MYCOZE