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Ça va pas du tout.

D’abord cette peinture bleue criarde que je sais pas quel type, à la vision sévèrement biaisée, à appliquer partout. Le couvre-lit aussi. Des fleurs d’un rose écœurant se tordent et s’étalent sur un fond vert vulgaire. J’ai les yeux qui saignent. Deux chaises de jardin en plastique. Le vide, et moi en culotte au milieu. Position étoile de mer, aucune idée de l’heure qu’il est. Tard je l’espère. Je peine à me redresser tant la chaleur est abominable. Une courte hésitation et je me sers un fond de rhum. Faut pas en boire trop. En laisser pour les copains à Montréal. Il est tiède, je grimace. Un peu parce que c’est dégueulasse, beaucoup parce que tout ça, c’est ma faute. Et ouais, fallait pas louper l’avion. J’ai fini mon livre il y a un million d’années et exploré chaque millimètre carré de la chambre minable dix siècles plus tôt. Le temps est élastique, surtout quand on s’ennuie. Montréal. Je pense aux copains là-bas, ils discutent couverts de plaids dans des canaps douillets, la neige siffle à la fenêtre. Ils doivent savoir, on est jamais aussi bien au chaud que lorsqu’il fait froid. Je me ressers un fond – non, un verre de rhum et me rallonge. Seulement quelques heures à tenir avant le prochain vol. D’ici là faut pas y penser.
Il faut que je me barre, que je m’évade. Sinon je vais devenir folle, complètement folle. Alors je cède. Le liquide ambré se vide et mon esprit, lentement, dérive.
Vers un autre bleu.
Translucide et chatoyant, il glisserait en vagues paisibles et sensuelles sur le blanc du sable, le bronzé de mes doigts de pieds. Trois palmiers ondulent et je suis bien. Je suis bien. Soudain, une claque. Une vision. Ce type que j’ai vu sur la plage Santa Maria Del Mar. Armé d’un détecteur de métaux, un paquet de clopes coincé dans l’élastique de son slip. L’air beaucoup trop satisfait pour un mec qui trouvera, au mieux, un peso sous une briquette vide de Bacardi. Qu’est-ce que ça picole dans ce pays d’ailleurs, c’est dingue. Non non, je ne veux rien de tout ça sur ma plage. Une gorgée et allez hop on y retourne.
L’eau, le sable et moi, les cheveux plus longs, plus blonds. Ouais, ça marche deux minutes, mais vite l’ennui refait surface. La chaleur me rattrape, et tous deux me frappent. Ce putain de bleu est de plus en plus strident. Penser à ma plage.
Le décor est là. Il faut seulement incorporer des personnages, des dialogues et ça va aller. Faire tenir le scénario pendant les huit heures qui me séparent de l’aéroport. Un peu de concentration. Je rajoute deux-trois potes et puis allez ce mec pas dégueu de mon cours d’éco. C’est parti, on est tous dans l’eau. Le mec pas dégueu dit un truc et là, je réalise. Ça va pas du tout. L’éco. Je me redresse. Parce qu’attends, louper l’avion ça me fait aussi louper ce test qui compte pour 30 pour cent de ma note. J’allume une clope rageusement, reprends un verre et retombe dans les fleurs rose-barbie. Ne pas paniquer. J’ai vu dans un film de merde que le guerrier ne s’inquiète jamais de ce qu’il ne peut pas contrôler. C’est trop tard pour le test. Juste bosser comme une malade pour l’exam et ça ira. Pour l’instant il s’agit de tenir jusqu’au prochain vol. Se détendre et ne pas devenir folle. C’est quoi comme fleurs d’ailleurs ces trucs-là, des roses ? Des pivoines ? Et là ça me frappe. Des vagins. Ce sont des putains de vagins difformes qui se dilatent sous mon corps transpirant. Je voudrais retourner sur ma plage, mais trop tard, elle est pleine de déchets. Je me retrouve à nouveau seule dans mon cachot bleu.
La chaleur se condense sur le miroir. L’espace manque, mais il ne faut pas y penser. Pas penser à l’éco. La peinture dégouline. Je sais pas pourquoi je fais des études de commerce. Comme possédé, le bleu se met à hurler. Pour faire plaisir à ma mère ? Peut-être. J’observe les chaises en plastique qui fondent, impuissante. Je sais pas ce que je vais lui dire à elle d’ailleurs. Pour l’éco. Les vagins, maintenant plantes carnivores, prennent vie et m’absorbent. Je me noie silencieusement, pendant qu’au loin, le mec pas dégueu me fait des signes. Désormais insensible, je le laisse se dissoudre lui aussi. Je ferme les yeux. Ne pas y penser. Retrouver la plage, le bleu et l’eau. Tous mes pores se dilatent. Mon corps s’étend, s’étale, et je deviens une flaque.
Le reste est flou, beaucoup de noir et puis du blanc. Le jour qui se presse contre mes paupières. Je les ouvre. Les murs sont bleus, les chaises sont là, la bouteille de rhum aussi. Plus beaucoup de rhum dedans cela dit. Il faut aller à l’aéroport. C’est fini. Je me souviens que je déteste l’avion. Il faudra se tenir, se ressaisir. Seulement quatre heures et puis Montréal. Pas penser à l’avion. Pas penser à l’éco, c’est pour plus tard l’éco. Penser à Montréal, au froid, à la neige. Penser à son ciel bleu.