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L’aiguille pour recueillir le liquide est de 1,2 millimètre de diamètre. Le liquide lui-même est légèrement épais, d’un jaune pâle translucide, recueilli dans une petite fiole. Pour éviter de s’infliger une douleur supplémentaire, il est possible de changer cettedite aiguille pour une plus petite, de 0,5 millimètre de diamètre, pour l’injection. La région de la peau est désinfectée. À la hauteur du nombril, d’un côté ou de l’autre du ventre, à environ deux pouces de son centre, 0,5 millilitre de liquide est injecté dans la peau, nécessaire à la continuité de la vie.

 

La suite, ce sont les poils qui poussent partout sur le corps. C’est la voix plus grave, aussi. La répartition différente de la masse. La peau plus huileuse, la peau plus rugueuse. L’odeur corporelle changeante. La sueur. L’énergie addictive. L’excitation sexuelle en flèche ascendante. Les sensations. Le clitoris qui pousse.

 

***

 

L’impression d’une hardiesse nouvelle et l’espoir d’une carapace en symbiose avec la pensée sont parfois ternis par les carences toujours criantes. À chaque éveil, la perception du temps se dilate. Ma féminité à la longévité interminable persiste à exister malgré l’antidote servant à éliminer ce virus. Mon impatience pèse sur mon visage à en étirer la peau. À chaque éveil, je ne peux me réapproprier mon corps comme les autres, ces autres qui n’ont pas cette douleur en trou béant dans le sternum. Mon espace me reste complètement étranger, ne m’est jamais familier. Ma propre enveloppe ne m’apporte pas ce sentiment de réconfort que procurent habituellement les acquis du quotidien. Je suis forcé à soulever ma masse chaque jour, la tirer de mes bras faibles. Il m’est impossible de m’en défaire ou de l’oublier. Il me faut cohabiter avec cet inconnu qu’est moi-même, sans m’exprimer dans le regard, le mien et tous les autres.

 

L’être sans appartenance au physique se sépare de soi, du monde, il n’a plus de repères. Il est condamné à errer, baignant constamment dans sa propre ignorance. Moi-même sanctionné à la naissance, on m’a volé mon corps avant même que la conscience se loge en moi. On m’a exigé cette peine à perpétuité de vivre dans la dissociation éternelle de ma propre image.

 

Mes mécanismes de survie m’ont suivi jusqu’alors. S’abstenir de vivre, respirer sans emmagasiner l’air, exister sans s’exposer, disparaître et s’isoler, à tout prix. Ma brèche de paix ne peut apparaître que dans l’obscurité de ma chair devenue alors méconnaissable. Le calme en moi ne peut triompher que dans l’incapacité d’être reconnu et de se reconnaître.

 

Ma solution. Mettre la main sur la substance pour se délier de l’angoisse. S’injecter une lucidité de vivre chaque jeudi. S’empêcher de percevoir cette anatomie comme un objet difforme appartenant à autre. Transcender cette membrane d’emprunt, l’essence cloîtrée en elle. Toucher sa peau et la faire sienne. Se sentir entier après une vie entière de vide. S’incarner dans une vérité faite de matière.

 

La pharmacienne, en me donnant la fiole, a fait allusion à ma transformation. Elle ne peut pas avoir plus tort. Le corps est déjà autre dès ses débuts. La fiole sert à réparer une faille de la nature. La fiole est la première porte vers sa propre authenticité. Elle sert à retourner chez soi, à soi.