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Ce n’est pas ce qu’on peut appeler un doux réveil, mon premier œil s’ouvre, un grand monsieur en blouse blanche m’envoie une belle claque sur la fesse, le second, on me coupe un bout du bidon. Je pleure. Surtout, ne pas cligner des yeux, il me faut attendre jusqu’à que le grand monsieur soit parti !

Enfin au calme, papa me prend dans ses bras, il me regarde, me demande comment je m’appelle. Ouh là, y fait frais ici, j’éternue. « JEAN ?? » Il court ; je le suis de très près ; je le précède même ; on entre dans une chambre ; on s’approche de maman qui dort ; il la réveille. « Il s’appelle Jean ! C’est lui qui vient de me le dire, je te jure que c’est vrai. Allez viens, mon Jean, on va enfiler ta grenouillère ». Enfin j’ai failli m’enrhumer… Je vois maman s’éloigner perplexe par-dessus l’épaule de papa.

C’est drôle non ? NON ! C’est l’anecdote qu’il raconte à chaque repas de famille, puis tout le monde rit et a l’air d’y croire. Moi pas, j’ai beau ne pas me rappeler de cette époque, j’aime pas « Jean », alors je vois pas pourquoi je me serais choisi un prénom moche.

Ça grandit vite un môme. Jean s’approche déjà de ses 15 ans. On a choisi d’un commun accord que je ne raconterai plus son histoire au travers de ses yeux. « Besoin d’intimité », qu’il a dit. Je suis pas contraignant moi. Mais je le lâche pas d’une semelle pour autant, je vois tous ses faits et gestes. Il a une blonde maintenant ! Une pépette, mon pote, à t’en décoller la pulpe du fond ! Elle t’arrache la chemise avec les yeux, puis elle est sainte nitouche. Alors Jean, il patiente, couilles croisées dans le slip… le pauvre. Elle attend le mariage, c’est ce qu’elle lui dit. Ils vont à l’école ensemble, ils font du tennis dans le même club.

Aujourd’hui c’est la fac, ils se voient encore.

Enfin, les diplômes, Jean a eu son Bachelor. Marié avec ça ! Après tant d’années, ils ont enfin leur premier coït, j’ai pas voulu rester, ça y est, j’ai compris le truc de l’intimité.

La pépette est morte, Jean se retrouve seul, il est retraité maintenant, il est triste, il pense sans cesse à elle, il ressasse les moments passés ensemble. On a revu notre relation, il me laisse voir ses idées maintenant, aussi noires soient-elles. L’âge et les aléas qui l’accompagnent lui ont donné une nouvelle manière d’appréhender la vie, et la manière dont il veut que j’en fasse l’aveu. Il était amoureux, mon Jean. Il l’est toujours, d’ailleurs : amoureux de l’idée, de l’image qui lui reste de sa douce. Il ne repasse que les bons souvenirs, c’est comme ça la mémoire humaine, comme une cassette en boucle, sur laquelle on aurait brûlé le surplus négatif et il la voit sourire, puis rire, sourire à nouveau, s’approchant lèvres mi-closes, il a comme un goût de ses lèvres fraîches. Œil dans l’œil. Jean a fait le deuil.

Puis il est mort, il a juste eu le temps de l’oublier avant même de sombrer dans l’oubli. Il s’envole vers cette place dont on ne raconte que des bêtises. Je vous laisse dans votre innocente ignorance, ce n’est pas pour rien que vous ne savez rien sur cet endroit.

Y a plus que moi pour penser à lui. Je le ferai, promis.

J’ai rien d’autre à foutre maintenant de toute manière.