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Si la lune venait à s’éteindre, on mangerait des pissenlits par la racine. Ce serait une question de survie. Il faudrait se cacher le plus loin possible sous le niveau de la mer, s’enfouir, s’enterrer vivant tout en espérant le demeurer, apprendre à vivre sans la lumière. Les océans seraient si déchaînés qu’il ne serait plus possible pour qui que ce soit de rester sur terre. Les volcans cracheraient en vain dans cette mer perpétuelle, formant des îles aussi vite englouties que créées. Les poumons de quelques chanceux s’adapteraient à ce mode de vie souterrain. Les autres périraient, le thorax rempli de terre. Les avions autant que les bateaux perdraient toute utilité. Le voyage ne serait plus qu’une utopie, une légende. Il faudrait aimer son lopin de terre pour toujours, vivre comme une carotte, une pomme de terre.

Si la lune venait à s’éteindre, on aurait à se nourrir de tous les infimes débris vaguement nutritifs perdus dans la terre. On entrerait en guerre contre les vers, les fourmis et les bactéries. On deviendrait utiles en compostant la chair de notre planète. Ceux qui voudraient vraiment survivre se verraient forcés d’user leurs mains et leur peau délicate en se mouvant pour atteindre nos déchets horriblement indigestes, et ils mâcheraient notre décadence déchue à même nos dépotoirs, devenus des épiceries souterraines, des champs de fermentation.

Si la lune venait à s’éteindre, on s’aimerait du bout des doigts. On apprécierait nos âmes plutôt que nos cheveux lissés, nos vêtements repassés, nos parfums sucrés. De la terre s’unirait à nos rares baisers. On ne connaîtrait pas (ou plus) la couleur des yeux de l’être aimé, mais on distinguerait entre mille mains la texture des siennes. On apprendrait à se reproduire dans une quasi-immobilité. On aimerait davantage nos enfants ; ils seraient tous miraculés. Petits comme de gros embryons, ils seraient les fruits de nos entrailles comprimées et ratatinées à force de portions cruellement réduites de nourriture. Au bout de quelques générations, ils naîtraient avec des yeux minuscules, rigides, inutiles. Certains, sans yeux. Leur nez serait museau. Un très discret museau. Leurs mains seraient des pattes griffues. Leur cerveau prendrait une nouvelle forme, leur peau se ternirait, adoptant des teintes cadavériques, mais on ne l’apprendrait jamais, car

si la lune venait à s’éteindre, le savoir tel qu’on le connaît se perdrait. Tous les livres pourriraient. Leurs pendants électroniques demeureraient enfermés à jamais dans des tombeaux de tailles et de formes diverses. Les grandes discussions théoriques ne seraient plus que des souvenirs. Les savants se confondraient avec les incultes et les insensés. Tous les mots de toutes les langues se perdraient dans ce naufrage souterrain.

Si la lune venait à s’éteindre, on n’entendrait plus jamais le chant des oiseaux, ni la moindre note, ni les cris de détresse, les acclamations, les rires. Toute la colère, la misère du monde et la joie seraient étouffées, tues. Mais peut-être capterait-on encore, certains jours, le ronronnement des félins, qui doucement ferait vibrer la terre.

Si la lune venait à s’éteindre, toutes les lumières du monde fermeraient aussi les yeux. L’art n’aurait plus sa place que dans notre cerveau, en une grappe informe de fœtus d’idées qui jamais ne naîtraient vraiment, doublement enfouis sous la terre et dans nos têtes. Nos crânes seraient les murs de nos musées secrets et inédits. Toute image nous serait peu à peu totalement abstraite. On perdrait la connaissance même de toute couleur. Les publicités de toutes sortes se décomposeraient pour de bon. On réapprendrait la signification d’une urgence, d’un besoin, d’un manque. Tapis dans la croûte terrestre, les yeux desséchés, on contemplerait la beauté simple. Nos rêves seraient faits de bercement, d’errance et de chaleur.

Si la lune venait à s’éteindre, on serait tous aussi pauvres les uns que les autres. On ne posséderait plus que de la terre, en même temps qu’elle n’appartiendrait à personne. Elle serait boueuse, glaiseuse, vaseuse. La structure du monde s’assouplirait, se désagrégerait. Aucune forme de gouvernement ne subsisterait. La soif de pouvoir disparaîtrait de toutes les bouches. Les différences qui nous séparent ne seraient plus perceptibles. La discrimination, abolie et oubliée. Les multiples cultures formeraient un même terreau, riche des nutriments variés apportés par nos cadavres aux couleurs diversifiées.

Si la lune venait à s’éteindre, nos maisons finiraient par s’enfouir avec nous. Nos petits -petits-petits-enfants les retrouveraient un jour, mais ne les habiteraient pas. Ils étoufferaient dans de si grands espaces vides.

Si la lune venait à s’éteindre, on retournerait dans le ventre de la Terre pour être un jour, malgré notre remarquable survivance, digérés et dissous.

 

Photos du court-métrage Pissenlit de Geneviève Boiteau