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Marianne aime aller seule au cinéma. Elle aime les films en général, mais les préfère en salle. Parfois elle stream des films sur son ordinateur et les écoute dans son lit. Mais elle culpabilise. C’est à cause de maman :

 

« C’est pathétique, une vraie épave. Sais-tu quelle heure il est ? Tu passes ta vingtaine couchée. »

 

Peu importe le film. Selon la mère, c’est pas de la culture si on la consomme sans pantalons. Un chef d’œuvre, ça s’écoute pas en position horizontale. Alors Marianne va au Cinéma du Parc.

 

Elle voit La part du diable par Luc Bourdon. Collage cinématographique d’un Québec qui s’émancipe. Le dôme géodésique de 1967, Michel Tremblay caché derrière ses énormes lunettes de résine. Robert Charlebois balance ses boucles et l’été au Parc Lafontaine se couvre de fumée. René Lévesque crie en noir et blanc ce que la foule pense en bleu. En retour, elle lui tend son drapeau et lui répond OUI en criant plus fort.

 

Et Marianne qui mouille ses joues. Elle les frencherait, les fondateurs du Québec francophone moderne. C’est qu’elle leur doit la langue. Les archives de l’ONF défilent comme le code génétique de sa culture. C’est héréditaire faut croire. Son identité culturelle la prend à la gorge et elle pleure sur la beauté de son héritage. Sa famille vient de s’élargir, ses parents se multiplient. Elle sort de la salle. Elle a la mémoire longue et le Québec fier.

 

Il est tôt, 21 h 37. Elle aussi veut faire du bruit. Elle écrit à une amie.

 

«Hey! U free? Feel like going on St-Lau, Eli told me the guys from Mariano are going out.»

 

[…]

 

Alonso est complètement pété. Il vient de se taper une boîte de Kraft Dinner directement de la casserole. Plus de bols, sa cuisine est dégueulasse. Une tache orange sur son t-shirt blanc. Le téléphone sonne et c’est sa mère. Décliner. De toute façon il passe la voir bientôt ; son sac de lavage est plein. Il pose la casserole sur ses livres d’anthropologie. Cinq semaines qu’il n’a pas mis les pieds à l’université. Pas grave. Son business de stick and poke fonctionne bien. Les gens aiment se faire tatouer du Miron en lettres inégales sur les cuisses. Ils aiment aussi les formes géométriques minimalistes. Alonso connaît Miron et sait dessiner un triangle. Il peut continuer comme ça pour un bout. Et il a ses potes. Avec Brutus, Renaud et Lorenzo, ils s’inondent la peau d’encre de Chine et la gorge d’alcool. Ils roulent leurs tuques et leurs pantalons, fument la clope et postent sur Instagram. Et ça fonctionne. Lorenzo se remplit les poches avec ses réseaux sociaux et Brutus se fait complimenter à 3 heures du matin par des filles plus belles que lui. Alonso a ses potes. Il peut continuer comme ça pour un bout. Mais tous les matins, Alonso se couche saoul et se lève le soir avec un mal de tête. Depuis un bout, il pense que ce serait mieux de se lever avec une blonde. Son téléphone vibre.

 

« Man t’es où ? On est sur St-Lau pointe toi ! »

 

[…]

 

— Pour les œufs bénédictines ça va faire 15,97 $, tu payes débit ?

— Oui.

— Insère-la après avoir pesé sur OK, la machine est capricieuse. By the way moi pis l’autre serveuse on trouve que vous faites un maudit beau couple !

— Hein ? Ha nenon, on est pas ensemble. Mais merci là. Tiens, j’ai pas besoin de la facture.

 

Le serveur part et Alonso regarde Marianne.

 

— Vois pas de message là dedans ni rien, mais y’a raison pareil, on fit.

— Ben là… Je sais pas tant si on fit… Je veux dire, je vois comment eux peuvent penser ça là, on est un gars pis une fille dans la vingtaine dans un resto du Mile-End et clairement on s’habille les deux chez Renaissance. Mais le monde aime ça inventer des histoires.

 

Marianne se lève et prend son manteau

 

— Tu t’en vas ?

— Ouain, mon autobus passe dans 4 minutes.

— Ok, ben.. c’était nice de te rencontrer, faudrait refaire ça. T’as un numéro de téléphone ?

— Ouais, mais je vais être pas mal occupée avec l’école dans les prochaines semaines… Tu m’as donné le tien hier soir, non ?

— Oui.

— Parfait je te texterai quand j’aurai le temps ! Bye là !

 

Marianne sort du restaurant. Alonso sort son cellulaire. Inscrit « Marianne » dans sa barre de recherche Facebook.