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C’est en découpant des photos des toiles de Picasso que tu m’as traversé l’esprit. Je me suis souvenue des longs après-midi à écouter des documentaires sur la Nouvelle Vague et le film de Jeanne d’Arc sur YouTube pour éviter de dépenser cinq dollars au Superclub. Des journées à recréer la scène du jeu d’échecs entre le soldat et la Mort dans Le septième sceau.

« Mon père voit l’hôtesse de l’air, ma mère l’a su hier.
— On dit “agent de bord.” »

J’ignorais quoi répondre à l’annonce que le couple de banlieue parfait allait vivre une scission. Une belle femme blonde avec un grand monsieur qui part toujours en voyage d’affaires et deux enfants : un gars, une fille. 4 – 1 = 3. J’ai pensé à ta piscine où on sautait en banane et on s’attribuait un score pour la chandelle la plus droite. À tes voisins qu’on saluait au-dessus de la clôture après avoir imité Halle Berry qui sort de l’eau. Sur mon plancher de salon de bois qui craque, j’ai pensé à la pelouse verte parfaitement nivelée de Sainte-Thérèse, à l’odeur des brochettes du Super C grillées sur le barbecue, à la glu noire de l’asphalte devenue molle après la canicule. Ta mère nous apportait du thé glacé pendant qu’on remplissait des vieux questionnaires du magazine Cool ! On partait acheter des cigarettes au seul dépanneur qui faisait semblant de croire qu’on avait 18 ans, et on les fumait en créant le pire art de rue jamais produit.

« Comment elle l’a su ?
— Mon père est pas rentré dormir. Il y a une transaction dans un hôtel sur sa carte de crédit. »

Les après-midi passés chez toi ont dû s’arrêter à partir de là, ta maison devenue la pomme de discorde au cœur du divorce de tes parents. On s’assoyait alors sur le trottoir et on devinait la nationalité des gens qui habitaient dans une maison par des indicateurs simples : le set de patio, l’aménagement paysager ou les décorations. Plus les années avançaient, plus tes commentaires devenaient acerbes.

« Ça c’est sûr que c’est des Portugais, t’as-tu vu leurs rideaux ? »

Simultanément, plus les années avançaient, plus tu sortais les photos d’enfance de tes boîtes à souvenirs. Tu les accrochais tout autour de ton lit, elles formaient une constellation sur tes murs blancs. Elles n’ont toutefois pas réussi à prévenir ton trop-plein d’amertume et ton désintérêt pour tout ce qui ne te concernait pas directement. Ton espoir tenace de les voir se retrouver a fini par s’élimer, mais seulement après six soupirants et quatre ans de séparation. Je me demande souvent si notre amitié et peut-être ta vie n’ont pas exactement suivi la même pente descendante. Après des années à nous définir en symbiose, à faire 1 + 1 = 1, à vouloir coûte que coûte nous différencier du monde de banlieue, tu revenais constamment sur ta vieille musique, tes vieux films, tes vieux livres. Je regarde Picasso et je pense à toi. Des pieds par-dessus la tête, le dos voûté traversé d’un bras. L’acrobate. C’est moi maintenant qui sors les vieux fichiers vidéo de mon disque dur et qui écoute les films qu’on faisait ensemble. Nos faux documentaires, nos stop motions sur la musique de Yann Tiersen, nous à Paris, nous dans ta piscine. Tout date d’une autre époque, et j’ai appris il y a longtemps que la mélancolie ne te rendra pas. Le dépit et le désenchantement eurent le dessus. Ainsi en a décidé le fatum.

La dernière fois que j’ai parlé de toi, je déjeunais avec des amis, nos amis. Après dix ans d’amitié, une équation toute simple avait suffi à te soustraire de notre groupe : 4 – 1 = 3. Un de nous t’avait croisé, vous aviez été prendre un café. Après que tu as bien craché ton fiel, il a été le dernier d’entre nous à décider de ne plus te parler. Je pense encore à toi, mais à l’ancienne toi, celle qui trouvait encore assez d’humanité en elle pour être bouleversée par Emmanuelle Riva, pour remplir des quiz qui t’annoncent quel personnage de Ramdam est ton meilleur match et pour nous filmer à Paris, ensemble.