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198 West 21th Street, Suite 721
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Ma mère aurait aimé le quartier, j’en suis sûr. Elle et mon père avaient choisi chacune de nos six maisons précédentes en fonction du quartier. Y avait-il assez de verdure ? Est-ce que les trottoirs étaient à la bonne hauteur ? L’école primaire la plus proche offrait-elle des programmes de théâtre et de musique ? Leur liste de critères s’allongeait de déménagement en déménagement. J’ai quinze ans et il est exclu que je retourne dans une école publique pour des raisons que j’ignore moi-même et nous avons troqué l’ancienne maison pour une nouvelle. Je n’ai pas pensé que nous partirions simplement mon père et moi dans une aussi grande demeure. Il a eu beau m’assaillir de ses craintes concernant mon mutisme, je n’ai jamais eu la curiosité de lui demander pourquoi ils avaient divorcé. Pour moi, l’histoire d’amour de mes parents appartient à une époque dont je n’ai que très peu de souvenirs. Je m’occupe de moi tandis que mes parents courent le monde à tour de rôle.

 

Des grappes de glycines bordent la rue sur deux pâtés de maisons. Je ne peux échapper à l’enivrement que procurent ces fleurs violettes à chacune de mes sorties. Ce septième quartier est de loin mon préféré pour cette unique raison. Mon père trouve cela très féminin et ce n’est que dans ces moments que ma mère me manque.

 

Nous habitons sur le coin de la rue, ce qui nous isole d’un voisin. Une chicane de clôture de moins, selon mon père. Pourtant aucune clôture ne nous sépare de la maison sur notre gauche. Cette dernière ressemble à toutes les autres sur la rue, sans doute manufacturée au même moment, exception faite d’une rampe d’accès qui part de la porte latérale. Je n’ai vu qu’une seule fois son utilisateur. Un garçon de mon âge. Il est sorti de la maison avec une boîte rectangulaire sur les genoux, qu’il a ensuite lancée près des sacs à ordures, avant de retourner à l’intérieur.

 

Il reste deux semaines de vacances avant le retour à l’école, le retour à la civilisation. Je suis sans doute chanceux d’avoir passé mon été à l’étranger, mais ce creux du mois d’août me fait regretter un déménagement mal calculé. Il aurait pu s’agir de quinze jours supplémentaires avec ma mère plutôt que quinze jours d’isolement avant la rentrée. Je décide de faire un tour à la bibliothèque du quartier afin de m’abonner et d’emprunter un maximum de romans. Au rayon des bandes dessinées, je reconnais une fille de l’an passé. Brigitte. Elle a de nouvelles lunettes rondes et ses cheveux blonds sont retenus par un joli ruban incarnat. Je m’apprête à la saluer en l’interpellant quand un grand gars baraqué l’assaille de son potentiel de mâle. Elle rit et se colle à lui tandis que je déguerpis du haut de mes cinq pieds trois.

 

Je ne comprends pas pourquoi le garçon doit toujours être plus grand que la fille. Mon père me dit que j’ai encore des années devant moi pour grandir. Sans pouvoir l’expliquer, je sais que je ne dépasserai pas mon père, qui lui mesure à peine une tête de plus que moi. Nous sommes de petits modèles dont seule la génétique connaît le secret.

 

La boîte jetée la veille attire à nouveau mon attention. Je dépose mes livres au sol en m’assurant que personne ne m’observe. J’ouvre le couvercle pour y découvrir un jeu de société. Je déplie le plateau sans reconnaître le jeu. Un paquet de cartes est retenu par un élastique que je défais. Tout est rédigé à la main. « Défaussez la carte Escale », « Piochez une carte dans les mains du joueur à votre droite », « Interpellez le soldat en poste ». Aucun doute quant à l’origine de ce jeu ; c’est mon voisin qui l’a inventé. Je remets tout en place sans oublier de prendre mes livres avec moi, et je rentre à la maison.

 

Il n’y a personne. Que des boîtes entrouvertes qui demandent à être vidées. Je me demande si ma mère n’a pas la moitié de ses biens dans ces cartons et si ce n’est pas pour cette raison qu’ils restent patiemment au rez-de-chaussée. À l’étage, seule ma chambre est rangée. J’abandonne les œuvres de science-fiction sur mon bureau pour ouvrir ma fenêtre. Le garçon en chaise roulante m’observe depuis sa chambre qui donne face à la mienne. Je lève ma main pour le saluer. Il ouvre à son tour sa fenêtre.

 

— Tu aimes les jeux de société ? me crie-t-il depuis les quelques mètres nous séparant.

 

Sa chambre est remplie de boîtes de toutes les tailles et de toutes les couleurs. On ne s’est pas encore présentés, mais je l’apprécie déjà. Il semble avoir à cœur cette confection de jeux, la multiplication d’univers. Du bout des doigts, je parcours ses bibliothèques, sûrement pour m’assurer que c’est bien réel. Certaines boîtes sont étiquetées avec les noms des jeux qu’elles contiennent. Rudimentaire, Le Cracheur, La 3e forêt, Inséparables. Le nom Galaxia RT-9 pique très vite ma curiosité. La boîte noire est parsemée d’étoiles. Je la retire avec précaution d’entre deux autres jeux. À l’intérieur, il y a trois planches de jeu correspondant à des planètes extraterrestres dont le nom de chacune brille d’une lueur phosphorescente.

 

— Galaxia, c’est le premier jeu dont j’ai été fier. Tu as pu voir que ce n’est pas le cas pour toutes mes créations.

 

Il rit nerveusement et moi aussi.

 

— Je m’appelle Derek Pawlowicz, dit-il en me tendant sa main.
— Carl, je balbutie en lui serrant la pince. Carl Péloquin.

 

Derek a les yeux d’un bleu de mer, une mâchoire carrée et un front dégagé, plutôt large. Il m’évoque les gens de Gdansk où j’ai passé une partie de l’été, mais je n’ose pas le questionner à ce sujet, et encore moins à propos de son handicap. Le regarder en inclinant ma tête me fait un drôle d’effet auquel je ne suis pas habitué. Je me sens presque grand, du moins à la hauteur de cette nouvelle amitié.

 

Une clochette en laiton repose sur sa table de chevet. Je m’en empare et la fais tinter. Derek fait pivoter son fauteuil vers moi puis se donne un élan.

 

— Quand j’étais plus jeune, c’était la cloche pour ma nounou, explique-t-il. Je pouvais sonner à toute heure du jour, elle accourait aussitôt pour m’assister.
— Servi comme un roi, à ce que je vois !
— Honnêtement, j’aurais préféré avoir un chien qu’une nounou.

 

J’imagine une dame âgée se réveiller au beau milieu de la nuit, enfiler un bonnet, des pantoufles, se précipiter dans la chambre de mon nouvel ami. Son mode de vie devient irrémédiablement celui de son protégé. Je me dis qu’ils ont dû être très proches l’un de l’autre.

— Qui se déplace maintenant lorsque tu sonnes ? ne puis-je m’empêcher de lui demander.
— Je me débrouille assez bien seul.

 

Tout comme moi. Ni mon père ni ma mère ne quitteraient les grandes capitales de l’Europe pour venir à mon aide. Le son des cloches ne se rend pas outremer. Je fixe la fenêtre de ma chambre un instant. Il ne doit pas y avoir plus de cinq mètres nous séparant. Derek suit mon regard, devine mes intentions. Je lui présente l’idée comme un nouveau jeu : en cas de nécessité, il peut m’envoyer des codes secrets correspondant à l’urgence du moment. Il me promet d’élaborer un système le soir même afin que je reconnaisse ses appels à la clochette.

 

De retour chez moi pour le souper, mon père a le nez dans les dépliants pour commander du chinois. Il me salue de la main, entre le « poulet à l’ananas » et les « rouleaux ordinaires ». Ma mère déteste les rouleaux ordinaires. Quand mes parents commandaient, l’un ou l’autre montait le ton pour savoir s’il fallait prendre le rouleau impérial plutôt que le rouleau ordinaire. Pour eux, il n’y avait qu’un seul rouleau toléré. Ce soir, nous mangeons ce que papa préfère et quelque part entre la Pologne et l’Ukraine maman choisit l’extraordinaire.

 

Je remarque le silence qui plane sur le repas. Mon père ne me demande pas comment s’est passée ma journée, il ne m’informe même pas du dernier pointage de son équipe de football fétiche. Cet homme avec qui je n’ai rien en commun avale une bouchée de riz, manque de s’étouffer et court à la salle de bain. Je l’entends pleurer depuis la salle à manger sans savoir quoi faire. Je termine mon assiette et m’enferme dans ma chambre.

 

Vers vingt-deux heures, un son familier me tire de ma lecture stellaire. La clochette de Derek retentit à mes oreilles comme un réveille-matin. J’ignore s’il s’agit d’un test ou bien si je dois bondir chez lui. J’écarte le rideau de ma fenêtre et l’aperçois qui me fait signe de venir. Je ne veux pas éveiller les soupçons de ma sortie nocturne donc je décide de quitter ma chambre par la fenêtre. La hauteur est négligeable. Je suis à mon tour ravi qu’il n’y ait pas de clôtures nous séparant des voisins, mais pas pour les mêmes raisons que mon père. Je grimpe par la fenêtre de l’autre maison, me hisse d’un ultime effort qui me propulse au sol. Derek, tout sourire, me chuchote de faire moins de bruit.

 

— Je ne pensais pas que tu viendrais.
— Pourquoi ? m’étonné-je.

 

Il mord sa lèvre inférieure tandis qu’un étrange sentiment s’empare de moi.

— Personne n’est jamais venu dans ma chambre avant toi. J’attire la pitié, mais pas les amis.
— Ne dis pas ça.

 

Je m’approche sans savoir où je vais. Sur son visage, un sourire espiègle se répand, comme s’il allait rire. Je me pose sur son lit, un peu étourdi. La gravité dans sa chambre doit être différente de la mienne. Il roule jusqu’à moi, nous sommes tous deux assis pour le meilleur et pour le pire. J’ai l’impression qu’il attend quelque chose de moi. Je suis pourtant dans sa chambre, avec ce drôle de sentiment, cet élan qui pousse à vouloir embrasser quelqu’un.

 

— Personne ne me touche jamais, murmure-t-il enfin.

 

Et je ne comprends pas comment c’est possible. Je pose ma main sur sa cuisse sans le lâcher des yeux. J’avance ma main en me demandant jusqu’où il me laissera aller. Il ferme les yeux.

 

En quittant sa chambre, je m’arrête à la frontière de nos deux maisons. Derek laisse son fauteuil roulant puis glisse sur son lit dans un geste fluide. J’aurais voulu le porter dans mes bras comme je m’en sentais la force, mais il a refusé sans dire un mot. Il est seul depuis longtemps et me voilà seul à mon tour.