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Photos : Keniya et Noah de MYCOZE

 

Je devais avoir 12 ou 13 ans quand j’ai commencé à prendre l’habitude de m’installer sur le plongeoir de la piscine à peu près tous les jours dès 13 h, après avoir mangé dehors en famille. Les dîners à la maison de la rue Lamy étaient toujours les mêmes et leur goût comme leur constance m’a toujours rassurée : soupe faite par ma mère (tomates et lait, soupe de grand-mère au poulet, potage aux légumes du jardin, etc.), biscottes, fromage cheddar ou parfois brie (ça faisait mon bonheur), crudités et humus. Comme ces repas partagés, la routine de la piscine m’apaisait. Accompagnée d’un livre souvent emprunté à la bibliothèque municipale, mon havre de paix, de mon iPod, d’un cahier de notes méticuleusement choisi et d’un grand verre d’eau (l’orange en plastique, mon père l’avait reçu gratuitement en achetant de la bière au dépanneur), je m’étendais en costume de bain sur ma serviette posée sur mon trône rectangulaire à l’extrémité nord de la piscine de la même forme et j’alternais lecture, écriture et simple détente dans le but d’être bronzée égal des deux bords, avec toute la légèreté qu’une adolescente en vacances peut porter. Lorsque la chaleur devenait accablante et que la sueur commençait à perler sur ma peau, je plongeais sans hésitation avec l’aisance exagérée d’Alexandre Despatie dans l’eau bleutée, presque limpide si on oublie les derniers insectes que j’avais été trop lasse pour enlever avec l’épuisette. J’avais suivi des cours pendant quatre ans et mon père me trouvait très bonne, j’arrivais même à plonger par en arrière. Avant de me jeter, je n’avais pas besoin de regarder le thermomètre ou de toucher à l’eau afin de m’assurer de sa chaleur, contrairement à mon frère, à qui ça prenait une demi-heure avant d’y mettre l’orteil parce qu’il était trop frileux. Je plongeais, c’est tout. J’effectuais quelques longueurs, mon seul exercice physique de l’été avec les promenades à vélo sur la piste cyclable, et je retournais à mes activités intellectuelles que le point de vue du plongeoir de la rue Lamy rendait, comme, romantiques : la découverte des mots des autres qui me bouleversaient, des miens que je ne soupçonnais pas et de ma réflexion, que je trouvais plus pertinente à l’époque que maintenant, honnêtement. De mon corps aussi, parce que la piscine était dotée de deux jets dont je me rappelle exactement la puissance. Lorsque mes parents n’étaient pas dans la cour, les jets s’ajoutaient tout naturellement à mon circuit d’après-midi. J’avais pris conscience de leurs bienfaits pendant les leçons de plongeon auxquelles j’assistais avec mon amie Marianne, à 7 ou 8 ans peut-être : on se mettait devant et on s’amusait de leur effet sur notre dos, puis nos bras, puis notre bas-ventre, sans oser aller plus loin, mais en devinant d’instinct que ça ne pouvait être qu’extrêmement agréable.

 

Vers 15 ans, je restais toute seule quand mes parents travaillaient et que mon frère allait au camp de jour et les après-midi se déroulaient toujours de la même façon ; les mots, l’eau et les jets. Sauf que dorénavant je ne portais que le bas de mon maillot. Je n’avais pas envie de ces démarcations inégales et vulgaires sur mes seins, il fallait que ma peau soit hâlée de façon parfaite et subtile, même s’il n’y avait que moi pour la contempler dans le miroir. Avec la cour, la maison et le frigidaire à moi toute seule, ma routine estivale devenait ponctuée de va-et-vient aux toilettes après avoir avalé contre mon gré trois ou quatre sandwichs à la crème glacée ou un gros bol de chips sel et vinaigre entre deux longueurs. La vue de ce ventre un peu gonflé et sa sensation m’étaient insupportables ; je ressortais de la salle de bain légère, victorieuse et la plupart du temps, prête à recommencer le manège. Il m’arrivait d’avoir hâte que mes parents reviennent. On peut dire que j’avais adopté cette pratique de manière involontaire, sans en être pleinement consciente. Je ne la trouvais donc pas plus pénible qu’une autre : elle était, c’est tout. Par certains moments d’hyper lucidité, ou d’égarement, je ne sais pas, je pleurais pour qu’elle cesse, mais de manière générale, je m’y conformais. On ne peut pas se battre contre tout.

 

Deux ans plus tard, j’ai commencé à passer mes étés à Montréal là où j’étudiais dorénavant. Le bitume avait remplacé la pelouse verte et les jardins semi-luxuriants de ma mère, je mangeais les soupes qu’elle me congelait à l’avance, plutôt que celles fraîches et quotidiennes qu’elle cuisinait désormais sans moi, et rendu 16 h, je buvais plus souvent des apérols spritz que de l’eau dans le grand verre orange en plastique. J’observais Saint-Denis s’activer de mon poste d’hôtesse au Café Cherrier avec une nostalgie qui se complaît de son poétisme, le front humide d’envie de baignades. Envie qui ne pourrait certainement pas être comblée par la piscine du parc Laurier, qui m’écœurait. Celle de la rue Lamy est devenue une idée lointaine, mais ô combien délicieuse, et surtout, l’ultime douceur de mes séjours sporadiques à la maison : il fallait bien refournir l’inventaire de soupes congelées. En plus de sa rareté, le plaisir de l’alternance baignade/soleil était amplifié par ses vertus curatives (rien de prouvé, mais je confirme pour l’avoir testé) des longueurs après des nuits sans fin avec mes vieux amis dans les quatre bars de ma banlieue. Je leur racontais que Passe-Partout ou Guy A. Lepage étaient venus s’asseoir au bar le soir précédent, et malgré moi une sorte de fierté naissait de ces contacts mondains et superficiels qui, de toute évidence, impressionnaient mes amis ; à Trois-Rivières, on croisait Sir Pathétik et on en parlait pendant une heure. Ces lendemains difficiles, dans la piscine, j’utilisais les jets avec la même ferveur, j’enlevais le bas de mon maillot en plus du haut parce que maintenant d’autres la voyaient, cette peau qui se devait d’être impeccable, je fumais de la drogue et des cigarettes entre deux pages de roman dont les mots me semblaient toujours plus éloquents. Comme d’habitude, tout cela prenait fin vers 16 h 30, au retour du frère et des parents. J’étais une autre, dans la même piscine. On soupait ensemble dehors. Je passais à la toilette. Je me sentais mieux. Je partais à vélo. Je revenais. Je plongeais. Puis les longueurs. Le lendemain, ça reprenait. L’eau était bonne. Au fond, je n’avais besoin de rien de plus.

 

Cet été, j’ai accompli ce rituel de baignade seulement quatre ou cinq fois parce que, du haut de mes 21 ans, je n’ai pas beaucoup de temps parmi toutes ces choses que je dois faire loin de la rue Lamy, comme accueillir la mondanité montréalaise à la porte du Café Cherrier, angoisser pour mon avenir, m’inquiéter pour mon angoisse, boire des apérols spritz, « rencontrer des gens », en être ravie, en être déçue, etc. Une de ces journées chaudes où je n’étais pas à la piscine Laurier, j’ai reçu un appel de mon père m’annonçant sans préambule que notre piscine, ma piscine, serait détruite à la fin de l’été : « Il y a des trous dans la toile du fond ce qui génère une fuite, et c’est un problème trop dispendieux à résoudre pour le nombre de fois qu’on l’utilise », avait-il statué. Mes parents, maintenant divorcés, n’ont pas le temps de se baigner, ont eux aussi beaucoup de choses à faire, et mon frère est toujours aussi frileux.

 

Il annonce beau demain. J’enfilerai mon plus joli costume de bain et je m’étendrai sur le plongeoir, Nabokov et Vice Roy en main. Je crois que ce sera la dernière fois que je plongerai dans ma piscine. Ensuite il faudra retourner à Montréal, parce que j’ai une vie là-bas et que, du haut de mes 21 ans, je dois faire plus que de me prélasser sur un plongeoir à longueur de journée, à ce qu’il paraît. Un rectangle de gazon la remplacera. J’imagine que ça sera long avant qu’il pousse.

 

C’est sur lui que je devrai étendre ma serviette si je veux bronzer égal et pour les jets, il faudra aller dans la douche.