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J’ai toujours été très proche de ma grand-mère. Nous avions de longues discussions à propos de musique, de livres, de sujets plus sérieux comme mon éducation et mon futur, notre famille, mais aussi nos vies amoureuses et nos rêves. Elle était l’aînée d’une famille de cinq filles, dont les parents étaient les propriétaires d’une grande ferme dans le sud de la France. Ils avaient une vie simple, heureuse, ni riche, ni pauvre. Il y a quelques années, je me suis lancée dans l’écriture plus sérieusement, et il ne pouvait pas y avoir plus heureuse que ma grand-mère. Elle avait toujours exprimé un grand amour pour la littérature et l’écriture, tant et si bien que nous communiquions seulement par lettres. Tout comme moi, elle aimait l’authenticité de la lettre, et tout le rituel qui l’accompagnait : choisir son papier, son stylo, s’installer dans un endroit confortable, réfléchir quelques minutes à ce que l’on veut écrire, puis laisser les mots venir par eux-mêmes. À mes lettres, je joignais désormais des extraits de textes que j’avais écrits, et elle me répondait par des commentaires et des suggestions pour m’améliorer. C’était elle, l’écrivaine de notre famille, mais elle m’avait toujours dit qu’elle n’avait jamais eu le courage ni la patience d’aller plus loin que le journal dans lequel elle écrivait, tous les jours depuis qu’elle avait eu douze ans. La dernière lettre que j’ai reçue d’elle, un peu avant qu’elle perde vraiment la vue, était la plus longue qu’elle ne m’ait jamais écrite, et la plus émouvante.

 

            Ma chère petite fille,

 

Si tu savais comme ta dernière lettre m’a fait plaisir. Je suis ravie de savoir que tu te plais dans ton nouvel appartement, et que tu y es inspirée. Cela se devine déjà dans le dernier manuscrit que tu m’as envoyé. Tu as fait énormément de progrès dans ton écriture, et je lis ta nouvelle maturité dans les sujets que tu abordes.

De mon côté, tout va bien. Je sens pourtant que je suis sur le point de passer un nouveau pont de la vieillesse, et cela m’inquiète. Rassure-toi, je n’ai toujours pas peur de mourir. J’ai vécu une vie pleine, intéressante, et je ne regrette rien, si ce n’est d’avoir eu le courage d’écrire, comme tu le fais maintenant. Et c’est pour cela qu’il faut que je te raconte mon histoire. Tu es la seule dans notre famille qui saura quoi en faire.

Tu connais la version « officielle » de mon enfance. J’étais l’aînée de cinq filles, toutes nées dans la chambre bleue de la ferme familiale, à seize mois d’écart. Celle qui a maintenant été transformée en petit salon. Nous avions une vie agréable, faite de travail manuel et de classes de littérature, avant que nos parents nous envoient au pensionnat, l’année de nos douze ans. C’est cette année qui a tout changé pour moi. Te rappelles-tu ce jour où tu m’as demandé pourquoi la première photo de moi est celle du jour de mon départ pour le pensionnat ? Tu ne comprenais pas pourquoi toutes mes sœurs avaient des photos d’elles au plus jeune âge, pour leurs communions ou leurs anniversaires, et pas moi. Il y avait des photos, mais mes parents avaient décidé, après mon départ pour la ville, qu’il fallait que personne ne les voit, et les avaient donc rangées dans le grenier de la ferme. Je les ai retrouvées ce jour où nous avons dû vider le grenier pour les travaux, mais ne les ai jamais montrées à qui que ce soit. Même pas à ton grand-père, ou à ton père. Tu les trouveras dans l’enveloppe, encore emballées dans le papier kraft d’époque. Il serait bon que tu ne les regardes qu’à la fin de ta lecture.

Tu n’as pas connu ton arrière-grand-père, mais tu as certainement entendu plusieurs histoires à propos de lui, et notamment celle concernant ses regrets de n’avoir jamais eu de fils, qui reprendrait un jour la ferme familiale, et pourrait transmettre le nom. C’est une des raisons qui a fait que tes grand-tantes et moi avons des prénoms mixtes. Je ne me rappelle pas du jour de la naissance de Claude, mais je sais désormais que mon père était entré dans une rage folle, quand la sage-femme lui avait annoncé qu’il avait désormais une deuxième fille. À notre époque, garçons et filles de moins de deux ans étaient tous habillés pareil, surtout dans un milieu rural comme le nôtre. Mais après ce jour, mon père a toujours fait en sorte que je porte les cheveux courts, et que je ne m’habille qu’en pantalon. Ce n’était pas si rare, même à notre époque, de voir des femmes porter des pantalons – surtout quand elles travaillaient dans une ferme – mais mon père était allé plus loin que ça. Et avant mes douze ans, je ne m’en étais jamais rendu compte. Pour moi, c’était normal de monter à cheval à califourchon, d’apprendre à se battre, faire les comptes pour la maison et prendre le rôle du successeur du domaine. J’aimais cette relation que j’avais développée avec mon père, dans laquelle il m’avait appris à conduire dès mes sept ans, m’avait offert mes premiers couteaux, et m’emmenait quand il visitait nos employés ou nos voisins, comme l’avait fait chaque homme de la famille avant lui, car comme il le disait, « notre famille doit se faire connaître, et faire perdurer les relations à la fois amicales et professionnelles avec les gens de la vallée. » Mon premier souvenir consiste donc d’une visite à la ferme Guerin – tu la connais, c’est celle où nous allons pique-niquer de temps en temps, depuis qu’elle n’est plus occupée – où mon père et le vieux Monsieur Jean m’avaient fait monter sur un petit âne. Je me souviens encore des exclamations du fermier ; « Monsieur François, votre fils est un cavalier né ! »

Mais, tu t’en doutes bien, tout cela n’a pas duré. Mon père avait beau me donner des travaux de plus en plus physiques, et se montrer de plus en plus dur dans son éducation, il ne pouvait pas m’empêcher d’avoir d’autres intérêts. J’avais un caractère calme, j’aimais aider ma mère à faire la cuisine, passer plusieurs heures à lire, et essayer d’apprendre le piano et le chant, comme le faisaient mes plus jeunes sœurs. Des activités que mon père, avec son caractère rural et en réalité misogyne, ne jugeait pas dignes d’un garçon. Le jour de mes douze ans, deux mois avant mon départ pour la ville, où je devais commencer mes six années de pensionnat, ma mère m’avait demandé de venir dans sa chambre. Elle m’avait fait enfiler un ensemble qu’elle avait fait venir depuis Nice, constitué de plusieurs jupons, et d’une chemise serrée au niveau du cou et des épaules. À cela, elle avait rajouté des bottines à lacets, ainsi qu’un chapeau de feutre, un manteau long, une paire de gants et un foulard. Elle m’avait demandé de marcher autour de la pièce, et de me regarder dans le miroir. Je pouvais voir l’expression de triste fierté sur son visage, alors que je tentais de me déplacer. J’avais l’impression de ressembler à un pantin, ou à une de ces poupées que mes sœurs aimaient tant, et pour lesquelles je n’avais que peu d’intérêt, au grand dam de ma mère. Après quelques essais, je m’étais également rendu compte que courir était devenu impossible, tout comme faire de grands mouvements avec les bras, ou monter à cheval à califourchon.

« Une jeune fille de ton âge se doit de s’habiller convenablement », avait déclaré ma mère, alors que je fronçais les sourcils, ne comprenant pas ce qu’elle voulait dire. Je m’étais enfuie le plus rapidement possible vers le bureau de mon père, en colère et prête à lui demander d’ordonner à ma mère d’arrêter de se comporter comme une folle. Mais il ne semblait pas m’écouter et paraissait plus désespéré que jamais, assis à sa table de travail, la tête dans les mains. J’avais essayé de comprendre ce qu’il m’expliquait : je n’étais pas un garçon, j’étais une fille. C’était la seule raison pour laquelle les garçons du village se moquaient de moi quand nous passions devant eux. J’étais une fille, et je devais aller dans un pensionnat avec d’autres filles de mon âge, apprendre à coudre, jouer d’un instrument, tenir une maison. Il m’avait interdit de monter à cheval à califourchon, et avait confisqué ma selle, ainsi que les couteaux qu’il m’avait offerts, remplaçant le tout par une selle d’amazone comme celles que mes sœurs avaient et un nécessaire à coudre. Ce jour-là, il m’ordonna de ne plus jamais l’accompagner dans ses visites à nos employés. Du haut de mes douze ans, j’avais vu mon monde s’effondrer. Après deux mois d’été pendant lesquels mon père ne m’avait pas adressé la parole une seule fois, j’étais partie au pensionnat. Heureusement pour moi, il n’y avait pas d’autre fille de mon âge venant du même village, et j’avais pu démarrer cette nouvelle et très étrange vie sans les rumeurs et moqueries qui semblaient accompagner certaines de mes camarades.

Il faut que tu comprennes que, à l’époque, les discussions concernant le sexe et l’amour n’étaient pas monnaie courante. C’était un sujet encore tabou, que je n’avais jamais abordé avec mon père, et que je pensais encore moins à aborder avec ma mère, dont je n’étais pas très proche. Durant ces six années au pensionnat, j’avais découvert un autre aspect de ce qu’être une fille voulait dire. Cela avait commencé par de petites choses. J’avais compris qu’il était parfaitement normal, et très souvent loué, de passer plusieurs heures à se cultiver par la lecture et, alors que mon père déplorait mon écriture, qu’il jugeait « trop fragile », les Sœurs du pensionnat prenaient en exemple mes lettres fines et délicates. Tout en grandissant, je m’étais rapprochée de certaines de mes camarades, qui m’avaient ouverte au « monde moderne », à la musique et aux lectures de notre époque et surtout, aux garçons. Au début, je n’arrivais pas à participer à leurs conversations. Je me taisais, j’écoutais attentivement, mais sentais bien que tout cela était parfaitement normal, et je commençais à comprendre cet intérêt que j’avais pour ceux de mon village, avec qui mon père m’avait interdit de jouer. J’avais toujours pensé qu’il ne s’agissait que de l’attrait de l’interdit, mais je réalisais petit à petit, tout en écoutant mes amies parler, que c’était une manière pour ma vraie nature de s’exprimer, à cette époque où mon père m’empêchait d’être pleinement moi-même. Après deux ans au pensionnat, pendant lesquels je rentrais à la maison chaque fin de semaine, je commençais à ne passer plus que les vacances avec ma famille. Les fins de semaine, j’allais chez mon amie Henriette, dont les parents n’étaient pratiquement jamais là. Nos soirées étaient, au départ, assez simples ; nous écoutions des vinyles de rock et de jazz sur le vieux gramophone de son père, tout en fumant des cigarettes et riant à la tête de la Mère Supérieure si jamais elle nous voyait nous déhancher sur la terrasse. À mesure que nous grandissions, elles se transformèrent, nous amenant vers les cafés et promenades sur la plage, puis vers les boîtes de nuit et les bars qui s’ouvraient petit à petit à nous. Nous avions appris à nous coiffer et à nous habiller pour séduire, et Henriette m’avait initiée à l’alcool. C’est aussi Henriette qui m’avait présentée à mon premier amoureux, et m’avait poussée vers lui. Et, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est lui qui me présenta ton grand-père, qui était son cousin.

 

Ma chère petite fille, j’aimerais t’en dire plus, mais mes mains ne sont plus aussi jeunes qu’avant, et je fatigue. Je me rassure toutefois en me disant que je vais bientôt te voir, et que je pourrais répondre à toutes les questions auxquelles tu auras pensé pendant le trajet jusqu’ici. J’ai bien hâte de te voir, et de tout te raconter en détail, pendant que tu écriras aussi vite que la lumière sur ton ordinateur, comme tu le fais toujours.

 

Je t’embrasse très fort,

 

Ta grand-mère qui t’aime,

Stéphane

 

 

Auteur-e anonyme